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Siegfried, nocturne de Michael Jarrell

par Frank Langlois

Révélation d’une bouleversante pièce de théâtre musical

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Après le baisser du rideau, un silence stupéfait s’est longtemps retenu puis de denses applaudissements se sont déployés. Ils attestaient que, avec Siegfried, nocturne, commande du Wagner Geneva Festival, le compositeur Michael Jarrell et son poète, Olivier Py, ont créé une bouleversante pièce de théâtre musical, dont la réalisation scénique, ardente, coupe le souffle. Et en Siegfried, l’ahurissant baryton Bo Skovhus.

Il y a bien longtemps qu’Olivier Py n’avait pas écrit un texte aussi dense. Le poète y métabolise toutes les sources écrites et iconographiques que le wagnérien Ring des Nibelungen [L’anneau des Nibelungen] a suscitées et en tire une matière littéraire captivante. Après avoir reçu, dans le dos, le coup d’épée qui le laisse mort, Siegfried – le fils du couple incestueux que formèrent Sieglinde et Siegmund – bouge encore un peu ; tel est le début de ce poème théâtral. Puis, tantôt conscient, tantôt inconscient, il délire, profère, s’encolère, se résigne, dans une ultime remémoration. Le Ring, Olivier Py ne l’a pas oublié, est constitué de deux puissants enjeux (se remémorer et se nommer) de vérité dont l’accomplissement apporte une inéluctable mort. Alors que la faux d’Atropos fouaille son corps blessé, Siegfried achève de faire advenir ses ultimes remembrances et se découvre tel qu’il est, au prix de sarcasmes et, par-dessus tout, d’une mélancolie qui le ravage définitivement. In fine, le grand héros romantique (tel Napoléon Bonaparte au Pont d’Arcole, ainsi que Gros le peignit en 1796) n’est un glorieux héros que parce qu’il se sait promis à une mort certaine. Ce Siegfried rejoint le Wanderer schubertien et se prolonge, angoissé, dans la nature humaine, consternée et déboussolée, de l’après hitlérisme. Et la langue d’Olivier Py, qui sait se faire charnue et précise, ne desserre pas les dents de sa proie.

une partition sombre et anxieuse

Michael Jarrell aime le théâtre musical et, manifestement, s’y épanouit. Après Cassandra (2006) sur un texte de Christa Wolf et Der Vater (2010) sur un texte de Heiner Müller, il parvient, avec Siegfried, nocturne, à une idéale fusion de la voix – dans un large éventail entre le parlé « sec » et le chanté le plus lyrique – et d’un ensemble instrumental. Riche de neuf musiciens, la nomenclature rassemble deux vents (flûtes et clarinettes), deux cuivres (cor et trombone), deux percussionnistes et trois cordes (alto, violoncelle et contrebasse) ; son centre de fréquences est situé dans le grave. Terrifié que, en si peu d’années, la barbarie nazie ait pu ruiner la culture allemande et ayant en point de mire la destinée de Bernd-Aloïs Zimmermann, Michael Jarrell a créé une partition dont le rythme dramaturgique est haletant et rituellement obsessionnel, dont les sonorités allient de sombres raucités à quelques stridentes aiguës et que traverse une multiplicité de fantômes. Quant à la tessiture du rôle-titre, elle est celle d’un Siegfried « dégradé » : non plus un ténor héroïque mais un baryton « universel », c’est-à-dire une tessiture moyenne large au point de solliciter des aigus de ténor et de graves de basse. Si une représentation n’a pas suffi, loin de là, à en épuiser les richesses, du moins une seule a-t-elle a révélé un personnage grouillant de vie (même au seuil de son trépas, à moins que ce Siegfried ne se mue en oracle, à la façon d’Erda ou de Tiresias) et doté d’une épaisseur théâtrale exceptionnelle.

Une production poignante

Directeur de La Comédie de Genève, Hervé Loichemol a réalisé une mise-en-scène sobre et poignante. Au début du spectacle, Siegfried, habillé de loques et le torse bandé (son dos est taché de sang après que Hagen l’eût frappé), quitte ses cauchemars et gagne un état de conscience. Poursuivant le processus d’anamnèse qui a conduit Hagen à le laisser (pour) mort, il sait que cette (possible) ultime remémoration peut lui être définitive, même si, dans ces brumes mémorielles qu’il projette dans la salle, passent une assemblée de héros que la culture occidentale a suscités : Faust (selon Marlowe) ; Lear et Richard II (selon Shakespeare) ; le Faust gravé par Rembrandt ; le Prince de Hombourg que Kleist arracha de lui-même ; le Wanderer (selon Schubert puis selon Wagner dans le Ring) ; le wagnérien Hollandais volant ; enfin, Wozzeck (selon Büchner et Berg). Mais peut-être un seul les résume-t-il tous : le Peter Shlemil (1813) d’Adalbert von Chamisso, cet anti-héros qui a vendu son ombre et cherche vainement à la récupérer et à se re-constituer. Et un sentiment, devenu si ample et universel qu’il résume toute l’histoire de l’Occident, habite et hante à la fois ce spectacle : la mélancolie.

Le décor est simple : le rideau d’avant-scène est descendu durant la moitié de la représentation ; le reste du temps, alternent quelques voiles descendus des cintres et des jouxtantes palettes d’eau minérale aux plastiques multicolores (tout ce qu’il demeurerait du Walhalla) sur lesquelles Bo Skovhus se hisse et harangue le temps et l’espace. Au fond, se tiennent les musiciens de l’ensemble Multilatérale.

un plateau musical impeccable

Fidèle à sa bonne habitude, l’ensemble Multilatérale a été remarquable : précis de rythmes et de hauteurs ; et riche de sonorités. D’identiques compliments s’attachent à Stefan Asbury : sa compréhension d’une écriture dense et complexe et sa mise-au-point musicale ont laissé penser que, pour ses interprètes, Siegfried, nocturne appartenait à leur répertoire courant.
Enfin et par-dessus tout, Bo Skovhus, admirable de concentration, et inoubliable de densité théâtrale et de grandeur vocale. Des lignes seraient nécessaires pour décrire ce travail qui submerge le spectateur tant il est accompli. Entre parlé théâtral et chant tendu, ce vocaliste hors-norme réussit le prodige d’être, à la fois, l’intégrale présence d’un personnage sur la scène et l’omniprésence de son fantôme. Ce type de travail rapproche Bo Skovhus d’un aréopage de grands comédiens : durant la représentation, Jeanne Moreau dans Le récit de la servante Zerline et Philippe Clévenot dans Elvire Jouvet 40 ont traversé notre mémoire. Il ne peut être d’éloge plus bouleversé …

Siegfried, nocturne de Michael Jarrell, livret d’Olivier Py. Ensemble Multilatérale direction Stefan Asbury. Mise en scène Hervé Loichemol, décors et lumières Seth Tillett, costumes Nicole Rauscher. Avec Bo Skovhus .

Genève – La Comédie de Genève, les 23, 25, 27 et 28 octobre 2013.

Wagner Geneva Festival +41 (0)22 510 60 70 – www.wagner-geneva-festival.ch

photos : Marc Vanappelghem

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