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Serge Merlin, la parole faite acteur

par Bruno Bouvet

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Assis, pensif, presque perdu à une table d’un grand café de Montparnasse, il semble vous attendre depuis des heures, comme si le temps se suspendait au contact de ce poète lunaire, presque étranger au monde et à lui-même. La veille, Serge Merlin vous a envoyé un coup de poing en plein cœur, donnant à la lecture d ‘Extinction de Thomas Bernhard une force inouïe et bouleversante, porteuse de ce que tout un homme peut éructer de rage et d’amour à l’encontre de la vie, de la société, de la famille, de la religion. Sa voix, jouant de tous les registres, résonne encore dans votre esprit chancelant -stupéfiante, rugissante, tantôt rauque, tantôt mutine - et il vous faut désormais tendre l’oreille pour percevoir les mots de l’acteur magnifique. Surtout, ne rien en perdre, car son verbe est magnifiquement littéraire, choisi et précis. Serge Merlin, soixante ans d’une carrière marquée par Camus, Chéreau ou Langhoff, ne fuit pas l’ombre de la fin inéluctable. Avec cette douceur qui ne l’abandonnera pas durant l’entretien, il confie en toute sérénité qu’il voulait jouer Extinction, le dernier texte de Thomas Bernhard, avant de mourir. Depuis vingt ans, depuis qu’il a joué Le Réformateur à Bobigny sous la direction d’André Engel, le dramaturge autrichien l’accompagne dans une sorte de fusion, tellement perceptible dans la manière stupéfiante dont il porte sa langue dans la pénombre du Théâtre de la Madeleine. Il a rencontré l’œuvre de Bernhard presque par hasard, alors qu’il se plongeait dans celle de Robert Walser. Serge Merlin y est entré, comme l’on pénètre à l’intérieur d’un labyrinthe, en franchissant des « portes successives », comme il dit. « Les personnages de Bernhard n’arrivent jamais au bout de leur parole. Ils restent toujours enfermés en eux-mêmes, ne livrent aucun secret définitif. Ils réclament du comédien la peau et les os et vous parvenez au bout des œuvres, perclus de cicatrices, qui ne guérissent jamais. La plus grande rage de Thomas Bernhard, c’est de vous refuser. »

Une révélation

Serge Merlin a choisi de mener le combat, parce que quelque chose d’essentiel, d’infiniment vital, le relie à ces cris d’urgence qui viennent du tréfonds de l’âme. Cris de délivrance d’un homme qui « voit clair dans le chaos de la nuit » et hurle l’horreur d’être sur cette planète tout autant que l’envie furieuse d ‘échapper à cette impossibilité du bonheur. Il y eut donc Le Réformateur, puis Simplement compliqué, et encore ou Le neveu de Wittgenstein, à Chaillot en 2007. Le comédien, qui s’est pourtant affronté au Roi Lear ou à Beckett (La Dernière Bande, Le Dépeupleur), parle de ces expériences bernhardiennes comme de souffrances qui lui ont laissé un sentiment « de manque », « de gouffre » « Je sentais bien mon affection pour ces personnages terrifiants mais je ne parvenais jamais à en tirer un sentiment de reconnaissance. »

Jusqu’à ce qu’il joue Minetti, l’an dernier au Théâtre de l’Athénée . Son visage décharné, à la beauté mystique, s’éclaire. « Là tout est advenu. Un bouquet, un flot de vie. Ce fut comme un chant d’amour, une étreinte rude, mystérieuse et profonde. Quelque chose comme une révélation qui m’a laissé ébaubi. Comme si, cette fois, Thomas Bernhard m’avait tout dit. Libéré, le comédien se sent autorisé à porter à la scène des textes non théâtraux du dramaturge, mort en 1989 à 68 ans. Le voilà tout entier à l’assaut de cette langue redoutable, truffée de chausse-trappes par un auteur qu’il compare à un gredin malicieux. « En fait, derrière la hargne, c’est un petit enfant qui s’amuse, un Autrichien farceur qui est un grand être humain, un immense écrivain aussi. » Serge Merlin a trouvé son double. Chaque soir de représentation, il arrive dès le début de l’après-midi au théâtre. « Comment pourrais-je faire autrement ? Il me faut déjà une heure pour me débarrasser de ce que j’ai traversé en venant. Puis plusieurs heures pour croire que je vais trouver la porte. » Il s’y engouffre de manière magistrale, survolant prodigieusement la représentation. Sitôt qu’il retrouve ses esprits, le public lui fait un triomphe. Le comédien reçoit l’ovation autant pour lui-même que pour l’œuvre dont il est l’interprète.

Extinction de Thomas Bernhard avec Serge Merlin au théâtre de la Madeleine à Paris, jusqu’au 30 Mai 2010. Réservations au 01 42 65 07 09 ( 11h -19h du lundi au samedi et 11h -17h le dimanche)

photo Brigitte Enguérand

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