Accueil > Scriabine cent ans après

Critiques / Opéra & Classique

Scriabine cent ans après

par Christian Wasselin

Cyril Huvé joue Chopin et Scriabine à la salle Gaveau à l’occasion du centenaire de la mort du compositeur russe.

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Scriabine, c’est un peu l’Arlésienne de l’histoire de la musique. On le cite souvent, on l’invoque, mais on a rarement l’occasion de l’entendre. Mais Alexandre Scriabine, né en 1872, donc contemporain de Rachmaninov à une année près, est mort il y a exactement un siècle. C’est pourquoi Cyril Huvé a eu la très bonne idée de lui consacrer un récital presque entier, qui vient comme un écho à l’intégrale des sonates qu’avait donnée Varduhi Yeritsyan en juin 2013 à l’Amphithéâtre Bastille. Un récital presque entier car cette soirée, donnée dans le cadre idéal de la salle Gaveau, proposait aussi la Deuxième Sonate « Funèbre » de Chopin, choisie pour séduire un auditoire que la musique du mystique russe pourrait dérouter, mais aussi, plus sérieusement, pour permettre de vérifier une bonne fois pour toutes s’il existe une quelconque filiation de l’un à l’autre.

A l’écoute, cette filiation supposée ne va pas de soi. Chopin se comporte toujours comme un mélodiste – comme nous le rappelle la douceur éloquente de la main droite de Cyril Huvé –, sauf peut-être dans le fulgurant finale de sa sonate, qui défie toujours autant l’analyse. Par comparaison, Scriabine est un musicien en cavale, tantôt cabré, tantôt abattu, à la recherche éperdue de sa propre forme. Même si toute musique se déroule, il y a chez lui quelque chose du flux indompté qui pourrait paradoxalement rappeler le Chopin dudit finale, précisément. Le second des Deux poèmes op. 32, éventuellement, voire la célèbre Étude op. 8 n° 12, nous racontent quelque chose. Mais les tumultes de la Fantaisie op. 28, et bien sûr le martèlement frénétique dans l’aigu de Vers la flamme, dont l’étrangeté colore la violence sans la tempérer, nous conduisent dans un tout autre monde : celui d’un compositeur exalté qui joue avec l’atonalité sans jamais en faire un système desséchant. Qui joue avec l’héritage aussi : dès la Cinquième Sonate et ses sautes de forme incessantes (comme on parle de sautes d’humeur), Scriabine chamboule sa manière de concevoir et de faire. Ses sonates seront désormais en un mouvement, avec des codas abruptes qui n’en sont pas et laissent l’auditeur médusé, ravi et perdu à la fois.

Les humeurs de la musique

Cyril Huvé joue cette musique avec véhémence et concentration. Il nous rappelle à cette occasion le disque qu’il avait consacré il y a une trentaine d’années à cet autre franc-tireur de la musique, d’ailleurs contemporain de Scriabine : Ferruccio Busoni. On peut s’étonner qu’il n’ait pas choisi d’utiliser un piano historique, comme il le fait souvent, mais les grands Steinway de concert permettent des jeux de dynamique, il est vrai, qui conviennent à Scriabine.

Si l’on est sensible aux instruments qui ont une histoire, on pourra cependant écouter le récent enregistrement que consacre le pianiste à Liszt, joué sur un Steinweg de 1875, qui ne ressuscite pas, malgré sont titre*, une ur-version des Années de pèlerinage, mais reprend en grande partie un programme qu’il avait donné à La Chaise-Dieu en 2011.

Et si l’on veut en savoir un peu plus sur Scriabine, on pourra se référer au récent petit ouvrage publié par Jean-Yves Clément dans la collection Classica/Actes Sud.

photo : Cyril Huvé (dr).

* Carnets d’un pèlerin, 1 CD La Grange aux pianos GAP 01.

Chopin : Sonate n° 2 « Funèbre » - Scriabine : Sonate n° 5, Préludes, Études, Poèmes, etc. Cyril Huvé, piano. Salle Gaveau, mardi 3 mars 2015.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.