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Scriabine, 1915-2015

par Christian Wasselin

Un petit livre enthousiaste signé Jean-Yves Clément nous donne l’occasion et le désir d’en savoir plus sur Scriabine, ses aphorismes et ses extases.

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Au début du XXe siècle, jusqu’au suicide collectif de 1914, la civilisation européenne a connu une espèce d’épanouissement. La musique en particulier, entre gigantisme orchestral (Mahler), irruption de l’atonalité (Schönberg), opéras exacerbés (Strauss), impressions ineffables (Debussy), a vécu une efflorescence dont l’année 1913, celle du Sacre du printemps, des Altenberg Lieder et de Jeux, fut l’apothéose. Il reste pourtant des compositeurs de ce temps délaissés par les programmes de concert, et on se demande bien pourquoi. Un Schönberg ou un Sibelius se sont à peu près installés (même si Schönberg, pour bien des oreilles, reste inécoutable.), mais Scriabine (1872-1915) fait toujours figure de franc-tireur, de figure excentrique. Voilà pourtant un musicien dont les compositions pour piano sont abondantes et dont l’œuvre pour orchestre comprend des pages flatteuses telles que le Poème de l’extase, Prométhée ou encore les trois symphonies.

Pourquoi cette ingratitude ? A vrai dire, personne n’en sait trop rien. Scriabine ne cherche pas à aller plus ou moins loin que tel ou tel, il va ailleurs ; à l’écoute, sa musique trouble autant que celle des Viennois, voire plus, car elle nous laisse des repères par rapport auxquels mesurer le délicieux malaise qu’elle nous inspire. Elle nous égare moins cependant ; elle nous parle non pas un langage différent, mais un langage compréhensible bien qu’il soit très altéré, très bousculé. C’est peut-être là que gît le problème : en ne voulant pas franchir le dernier seuil, celui de l’atonalité, en voulant au contraire enrichir la tonalité par différents moyens (la saturation chromatique, l’instabilité), Scriabine ferait figure de timide pour les uns, d’audacieux hermétique pour d’autres. Un peu comme si on reprochait à un Mallarmé, malgré ses inventions sonores et sa syntaxe ébouriffante, d’avoir ménagé l’alexandrin.

Pourquoi diable être moderne ?

Scriabine, toute explication historique mise à part, est un musicien qui invente. Jean-Yves Clément, dans la monographie qu’il lui consacre, montre tout ce que ce compositeur mystique, nietzschéen d’une certaine manière (mais il faut toujours se méfier des parallèles entre les disciplines), a osé entreprendre. Maître de la forme brève, Scriabine s’est relativement peu inspiré de Chopin, quoi qu’on en dise, et a très vite trouvé son propre chemin, en renouvelant la forme de la sonate (à partir de la Cinquième), quitte à faire de ses propres sonates des poèmes pour piano sans grand rapport avec les grandes structures en trois ou quatre mouvements à la manière de Beethoven, même si l’un et l’autre aspirent à d’autres sphères.

« La pierre à bâtir et le rêve sont faits de la même substance », aimait-il à dire. Son invention est toutefois, comme on l’a vu, un monde en soi, certains diront une impasse, et non pas vraiment un chemin. C’est ce qui parfois irrite chez Jean-Yves Clément, malgré la sympathie communicative qu’il entretient avec son sujet (et les réserves qu’il émet parfois, preuve que ce livre n’est pas une hagiographie) : parler des Études op. 49 « déjà si modernes », écrire : « Là, on est vraiment tourné vers l’avenir » ou « le pas est franchi vers la modernité », donne l’impression qu’un déterminisme à l’œuvre écrit l’Histoire de la musique et que Scriabine est l’un de ses prophètes.

La beauté, quels qu’en soient les moyens

Or, il n’en est rien. Après tout, si des musiciens comme Monteverdi, Gluck ou Berlioz ont réellement apporté de l’inédit, d’autres comme Mozart n’ont pas innové mais ont été portés par la grâce. D’autres encore se sont contentés d’utiliser le matériau à leur disposition pour faire œuvre très personnelle (Bruckner). Et puis, quand on voit l’état dans lequel se trouve la musique, on peut se demander s’il faut vraiment remercier les compositeurs d’il y a cent ans d’avoir fait ce qu’ils ont fait. Mais c’est là une autre histoire, qui mériterait bien des analyses et bien des nuances. Écoutons chaque musique pour ce qu’elle est, sans la considérer comme un maillon.

« L’art de Scriabine est une liturgie », écrit avec raison Jean-Yves Clément : les textes exaltés du musicien, les indications portées sur ses partitions (dont certaines donnent à sourire) en livrent la teneur, mais il n’y a rien de faux ou de forcé chez cet artiste. Sa discipline est aussi un don de soi, comme en témoigne cette paralysie de la main dont il souffrit au début des années 1890. Il y a aussi cette « indifférence à la vie politique et sociale de son temps », qui montre combien pour lui la musique dépassait tout, combien en lui ne vivait que le désir de créer de la beauté. Ah, comme il rirait, s’il tombait sur certaines déclarations d’aujourd’hui à propos des « artistes-citoyens » garants du « lien social » !

Piqué par un insecte (comme Berg, comme Puccini), Scriabine s’est éteint à quarante-trois ans. Il est vain d’imaginer ce qu’il eût fait s’il eût vécu. Il est mort en emportant avec lui son secret, et Jean-Yves Clément nous donne la clef qui ouvre non pas ce secret mais une porte derrière laquelle on en perçoit le magnifique écho.

Jean-Yves Clément : Alexandre Scriabine ou l’ivresse des sphères, Actes Sud/Classica, 2015, 194 p., 18,50 €.

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