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Critiques / Théâtre

Roméo et Juliette de Shakespeare

par Gilles Costaz

Le sang chaud de l’amour et de la haine

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Eric Ruf commence son mandat d’administrateur général de la Comédie-Française par un spectacle dont il signe lui-même la mise en scène et le décor, histoire d’imprimer fortement sa marque : Roméo et Juliette de Shakespeare. L’aventure n’était pas simple, ni sans risque. Mais Ruf, dont a connu les spectacles faits avec un collectif autrefois puis ses mises en scène personnelles, aime les travaux herculéens. S’appuyer sur ses propres scénographies, où chaque détail est étudié graphiquement et techniquement, amplifie sa démarche. Il a une même complicité avec ce qui est l’extérieur d’une représentation – l’esthétique, le mouvement, le rythme – et l’intérieur – le jeu de l’acteur. Ce qui lui donne pas mal d’atouts. Pour ce Shakespeare, il se sert de la vieille traduction de François Victor-Hugo, pour la bousculer et la truffer de mots modernes sans trop susciter les reproches . Et il transpose l’action de l’Italie à... l’Italie. Shakespeare avait situé sa tragédie à Vérone, et sur un balcon devenu mythique. Ruf la descend plus au Sud, du côté de Naples et même de la Sicile, et la décale dans le temps de l’entre-deux-guerres : terre d’aristocrates et terre de pauvres, villages solaires et replis ouverts à la superstition. La soirée commence par une fête dansée où les corps et les voix sont au plus fort de leur exaltation (merveilleux chanteur-danseur que Serge Bagdassarian, qui deviendra ensuite un plaisant frère Laurent). Costumes noirs pour les hommes, robes blanches et pastel pour les femmes. Chacun tape fort du pied. La fraternité a le sang chaud, l’amour aussi qui pousse l’un vers l’autre Juliette et la tragédie ensuite, qui, sans attendre, ne veut pas qu’une Capulet, Juliette, ait une relation amoureuse avec un Montaigu, Roméo. La fête était un incendie ludique, la vie devient un embrasement féroce. Pourtant, chez les nobles, on y met les formes. La cruauté se masque ou se fait attendre, surtout dans la personne du chef des Capulet, dont l’excellent Didier Sandre donne une image longtemps bienveillante, au charme mondain tardivement brisé par un virage impitoyable vers l’esprit de clan. (Enfin Didier Sandre dans un rôle de premier plan au Français, où il peut tracer un cheminement complexe et insoucieux des traditions).
Et Roméo et Juliette ? C’est là que le spectacle surprend. L’on découvre une Juliette admirable, avançant avec une telle pureté sur la crête qui sépare l’enfance et l’âge adulte ! C’est Suliane Brahim, que l’on avait souvent appréciée dans des rôles importants mais qui atteint une nouvelle dimension, donnant à la fois la fragilité de la jeunesse et la force d’un langage au verbe et aux émotions multiples. Elle subjugue. Face à elle, Jérémy Lopez est un Roméo qui peut dérouter. Il n’a pas la beauté attendue. Il est songeur, un peu balourd. Ce qui modifie quelque peu le regard sur la pièce : ce n’est plus un adonis aimé d’une aphrodite, plutôt un garçon comme tout le monde, qui semble d’un niveau social inférieur, et qu’une jeune fille se met à adorer envers et contre sa famille et les idées toutes faites de la société. Jérémy Lopez place dans ce personnage qui perd de sa légende une grande tendresse et une grande rêverie. Cet amour qui n’est plus divin mais quotidien est le cœur d’un spectacle qui préfère la simplicité à la légende mais va se conclure dans un style fantastique. La chambre funéraire où Juliette a l’apparence d’une morte est une crypte où les défunts sont enterrés debout dans leurs habits – comme cela existe dans les catacombes de Palerme : c’est une très belle idée, qui renouvelle le beau voyage plastique qu’on effectue au gré des mutations de la scénographie de Ruf, mobile et verticale (souvent à donner le vertige au spectateur et sans doute même aux acteurs) et des costumes de Christian Lacroix qui sait être dans le bon goût en frôlant les codes du mauvais goût.
Les autres interprètes existent aussi, d’une manière sensible ou truculente. On remarque notamment Pierre-Louis Calixte, savoureux Mercutio, et Bakary Sangaré, dans un double rôle d’ecclésiastique et de conteur. Oui, Ruf ouvre l’époque Ruf en plaçant la barre à une belle hauteur et en empruntant des chemins qui n’avaient pas tous été explorés avant lui.

Roméo et Juliette de William Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo, mise en scène et scénographie d’Eric Ruf, costumes de Christian Lacroix, lumière de Bertrand Couderc, travail chorégraphique de Glysleïn Lefever, avec Claude Mathieu, Michel Favory, Christian Blanc, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Pierre-Louis Calixte, Suliane Brahim, Laurent Lafitte (en alternance avec Nâzim Boudjenah), Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Didier Sandre, et les élèves-comédiens :
Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard,Théo Comby Lemaitre, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert. 



Comédie-Française, tél. : 01 45 58 15 15, en alternance, jusqu’au 30 mai. (Durée : 2 h 30).

Photo Vincent Pontet, coll. Comédie-Française.

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