Roland Dubilard

Le dernier mousquetaire

Roland Dubilard

Il n’y a plus de mousquetaire de l’absurde. Avec Roland Dubillard vient de mourir son dernier représentant. Bien que malade et condamné à la chaise roulante, il est celui qui résista le plus longtemps. Jusqu’à 88 ans. Il y a bien longtemps que Ionesco, Beckett, Billetdoux, Tardieu, Beckett, Adamov ont disparu. Il restait Dubillard, et cela changeait la perspective. On s’apercevait que celui qui semblait le plus léger, le moins professoral, le plus approximatif dans la doctrine, n’était pas le moins original, et battait tous ses confrères en matière de drôlerie. Après lui, si, il reste Jean-Michel Ribes, son disciple, mais, chez Ribes, l’absurde se mêle d’esprit « panique ». Dubillard évoluait, lui, sans cruauté dans l’insensé.
Acteur (heureusement, il accepta de nombreux petits rôles au cinéma, ce qui nous permet de le revoir de temps à autre), il finit par écouter ceux qui lui conseillaient d’écrire, Pierre-Aimé Touchard et Jean Tardieu. Il joua lui-même dans les années 50 les dialogues délirants qui sortaient de sa plume et qui s’appelèrent d’abord les dialogues de Grégoire et Amédée (surnoms de lui-même et de son partenaire). De ces textes et de bien d’autres il fit Les Diablogues qu’il interpréta souvent avec Claude Piéplu, avant que d’autres comédiens ne s’en emparent : André Dussollier et Catherine Rich ont souvent joué Monstres sacrés à la perfection ; récemment François Morel et Jacques Gamblin, dans une mise en scène d’Anne Bourgeois, puis Muriel Robin et Annie Grégorio, dans une mise en scène de Ribes, ont donné certains de ces duos à une autre génération. Mais, en fait, on joue toujours et tout le temps Dubillard. Ses Diablogues sont en livres de poche, chez Folio. C’est un des rares auteurs de théâtre familiers au public populaire, malgré son art d’être à l’écart de toutes les vérités dogmatiques.
Quand on reprit Naïves hirondelles au Vieux-Colombier dans une mise en scène de Pierre Vial, la Comédie-Française reproduisit un ancien texte de soutien de Ionesco et un point de vue de Claude Roy, qu’il est bon de rappeler : « Dès que le rideau se lève sur une pièce de Dubillard, les personnages ont déjà des comptes à régler. Ils voudraient tirer au clair les manigances de la vie et les embrouillaminis des sentiments. Ils vont s’y employer avec la logique de l’inquiétude et l’illogisme de l’entêtement. On s’aperçoit vite, en les regardant se prendre dans leurs fils à couper le sens commun, à quels points ces drôles de gens sont sérieux. Leurs disputes et leurs dérives, c’est une tentative désespérée pour se tirer d’embarras faute de pouvoir se tirer d’affaire. Le trousseau des clefs habituelle n’ouvre aucune des portes de l’œuvre de Dubillard, cette maison d’os où se nichent les hirondelles de la tendresse. »
Il y a les pièces, Où boivent les vaches, Le Jardin aux betteraves, Chiens de conserve, Naïves hirondelles… Il y a les poèmes, La Boîte à outils, Je dirai que je suis tombé. Il y a les nouvelles. Il y a les volumineux Carnets.
Difficile de faire le tour de Dubillard et d’attraper à tout coup son humour si particulier – aussi bien que sa fille Ariane Dubillard, si magistrale et si rêveuse dans le récital qu’elle consacra à son père avec Simon Bakhouche, Comme un bouchon. Alors que tant de gens ont des réponses à tout, Dubillard avaient des réponses à tous les riens. C’est dire qu’il est plus utile que les meilleurs de nos meilleurs penseurs.

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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