Les 150 ans de Ravel par l’Orchestre national de France

Ravel, horloger et joaillier

L’Orchestre national de France vient de consacrer cinq riches concerts à l’auteur de L’Heure espagnole.

Ravel, horloger et joaillier

LA MUSIQUE DE RAVEL FAIT PARTIE du répertoire familier des concerts, et le père du Boléro n’a pas attendu son anniversaire (il est né en 1875) pour être fêté*, contrairement à d’autres musiciens moins gâtés : jouera-t-on davantage à l’avenir la musique de Fauré ? Entendrons-nous de Saint-Saëns d’autres œuvres que la Symphonie avec orgue, la Danse macabre, Le Carnaval des animaux et un ou deux concertos ?

On est toujours heureux, quoi qu’il en soit, d’écouter encore et toujours la musique de Ravel, ciselée entre toutes, d’autant que Cristian Măcelaru, qui ne nous avait pas pleinement convaincus récemment dans la Deuxième Symphonie de Mahler, semble avoir affûté sa direction. Dès les premières mesures du Prélude du Tombeau de Couperin, le 28 février, les cordes de l’Orchestre national de France sonnent soyeuses comme jamais, et les bois aussi ronds, aussi colorés que toujours. Dans le Menuet, c’est une phrase sombre du cor solo, de la trompette et des clarinettes qui nous trouble et nous séduit. Le Tombeau de Couperin, précisément, constituait l’un des intérêts de ce premier concert, puisqu’il s’agissait d’assister à la création de la version orchestrale, signée David Molard Soriano, de la Fugue et de la Toccata qui font partie de la version originale, pour piano, du Tombeau, mais que Ravel n’a pas orchestrées**. David Molard Soriano ne cherche pas à se distinguer : il reprend l’instrumentarium de Ravel et se glisse dans un tissu orchestral qui aurait pu être celui du compositeur. La Fugue met à l’honneur la flûte et le cor anglais, la Toccata finale fait entendre des bassons crépitants.

Alexandre Tharaud rend pour sa part toute la fébrilité du Concerto pour la main gauche, là encore articulé avec soin par Măcelaru. Consciemment ou non, Ravel se souvient de son voyage aux États-Unis et des musiciens qu’il y a rencontrés, notamment Gershwin, même si le jazz, invité par Ravel, reste prudemment dans l’antichambre du compositeur. La Gnossienne n° 1 de Satie, en bis, nous rappelle que Satie, lui, est mort en 1925, il y a exactement cent ans, l’année de la création de L’Enfant et les sortilèges.

La version intégrale de Daphnis et Chloé nous réconforte après le concert donné par l’orchestre Les Siècles en compagnie du Chœur de Radio France, en juillet dernier à Montpellier, qui ne nous avait permis d’entendre que les deux Suites du ballet, et après la version sans chœur donnée par Les Siècles également, il y a quatre mois au Théâtre des Champs-Élysées. On ne retrouve peut-être pas ici la même finesse de direction que dans Le Tombeau de Couperin, mais le cor anglais, discret dans le Tombeau, est dans Daphnis d’une belle présence.

D’une salle l’autre

La soirée du 13 mars, qui venait après trois concerts auxquels nous n’avons hélas pas assisté (dont deux avec la participation de Marie-Nicole Lemieux), avait lieu à l’Auditorium de la Maison de la radio et de la musique. Cristian Măcelaru a raison de raréfier l’orchestre (quatre contrebasses) dans la noble et triste Pavane pour une infante défunte, qui précède Une barque sur l’océan, page plus riche d’effets et exigeant un effectif plus fourni.

On aurait aimé entendre Alexandre Tharaud, également, dans le Concerto en sol – ou Beatrice Rana, qui jouait le Concerto en sol, également dans le Concerto pour la main gauche. Les deux œuvres ont en effet été composées simultanément, même si elles sont on ne peut plus différentes : un super-concerto pour virtuose (le Concerto en sol) et un anti-concerto en forme de poème pour orchestre avec piano principal (le Main gauche), comme les qualifia jadis Marcel Marnat, établissant ainsi une comparaison avec les deux concertos de Liszt. Mais le Concerto en sol n’est pas qu’une page virtuose, et on aurait attendu un peu plus de poésie sous les doigts de Beatrice Rana, et un peu moins de timidité dans la direction de Cristian Măcelaru. L’orchestre est ici autre chose qu’un accompagnateur ou un collectionneur de jolis bibelots sonores même si, pris individuellement, les pupitres de l’orchestre sont irréprochables (ah, cette captivante séquence confiée à la harpe seule dans le premier mouvement !).

Avec Ma mère l’Oye, donnée dans sa version intégrale, initiative qu’il faut saluer, l’Orchestre national continue de briller de tous ses feux, mais on retrouve l’impression éprouvée à l’écoute de Daphnis et Chloé : une succession de merveilleux moments qui l’emporte sur l’unité organique. Certes, en ajoutant un prélude, des interludes et une « Danse du rouet » à ce qui était au départ une suite de cinq modestes pièces, Ravel a peut-être davantage ficelé sa partition, certes avec une habileté suprême, qu’il l’a conçue comme un tout. Mais il y a un souffle délicat à trouver dans cette œuvre dont la forme définitive est celle d’un ballet d’un seul élan.

Avec La Valse, en revanche, Cristian Măcelaru est à son meilleur, et c’est manifestement l’œuvre de Ravel qu’il dirige avec le plus de gourmandise. On a entendu des Valses plus pétillantes, avec des changements de tempos et de plans instrumentaux plus abrupts, comme autant de variations d’humeurs, d’autres plus parodiquement viennoises, mais le directeur musical de l’Orchestre national sait nous emporter. Il est vrai qu’il a devant lui une formation comme on en fait peu. Depuis l’époque où il était dirigé par Manuel Rosenthal (qui fut le seul élève de Ravel) et l’inoubliable enregistrement de L’Enfant et les sortilèges par Lorin Maazel (DG, 1961), l’Orchestre national est chez lui dans le monde merveilleux de Ravel.

Adieu Marcel Marnat

On saluera ici la mémoire de Marcel Marnat (1933-2024), auteur d’ouvrages consacrés à Moussorgski et à Stravinsky (Seuil, coll. « Solfèges », 1962 et 1995) et d’un Giacomo Puccini (Fayard, 2005). C’est lui également qui a signé la biographie de Ravel parue chez Fayard en 1986, et qui a publié les Souvenirs de Manuel Rosenthal consacrés à Ravel (Hazan, 1995, rééd. Fario, 2018). Ravel passionnait Marnat au point qu’il avait entrepris un catalogue des œuvres du musicien, ce dernier n’ayant jamais muni ses compositions d’un numéro d’opus. Ce catalogue permet aujourd’hui de désigner chacune des œuvres de Ravel grâce à un M (M comme Marnat, l’équivalent de K comme Köchel pour Mozart) suivi d’un nombre allant de 1 à 85, les arrangements étant pourvus, eux, de la lettre A.
Marcel Marnat fut par ailleurs, de 2007 à 2011, l’un des collaborateurs de Webtheatre.

Illustration : photo Lebrecht Music Arts Bridgeman Images (dr)

* Une exposition intitulée « Ravel Boléro » se tient jusqu’au 15 juin à la Cité de la musique de Paris. Un livre coordonné par Lucie Kayas et coédité par les Éditions de la Martinière et la Philharmonie de Paris accompagne cette exposition. À lire également : En avant la musique ! Maurice Ravel par Karol Beffa (coédition Équateurs/France Musique).
** De même, Alban Berg n’ayant arrangé pour orchestre à cordes que trois des six mouvements de sa Suite lyrique, Theo Verbey s’est chargé des trois autres en 2005.

Ravel : Le Tombeau de Couperin (avec deux mouvements orchestrés par David Soriano) – Concerto pour la main gaucheDaphnis et Chloé, ballet intégral. Alexandre Tharaud, piano ; Chœur de Radio France, Orchestre national de France, dir. Cristian Măcelaru. Philharmonie de Paris, 28 février 2025.
Ravel : Pavane pour une infante défunteUne barque sur l’océanConcerto en solMa mère l’Oye, ballet intégral – La Valse. Beatrice Rana, piano ; Orchestre national de France, dir. Cristian Măcelaru. Maison de la radio et de la musique, 13 mars 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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