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Rameau et ses jumeaux

par Christian Wasselin

Dans le cadre des Rumeurs qui accompagnent « Platée », la splendide tragédie lyrique Castor et Pollux est jouée à l’Opéra Comique.

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C’est toujours un plaisir intellectuel et sensuel d’entendre la musique de Rameau. Intellectuel, car ce compositeur fécond entre tous fut un virtuose dans la manière de construire ses opéras et de varier leur forme, au contraire d’un Haendel qui se glissa docilement (avec génie, il est vrai) dans les draps de l’opéra seria. Sensuel, car sona bondance mélodique et les couleurs de son orchestre sont une griserie.

On se réjouira donc qu’en cette année du 250e anniversaire de la mort de Rameau (1683-1764), en marge des représentations de Platée mis en scène par Robert Carsen, l’Opéra Comique ait une fois de plus très bien fait les choses en imaginant un Festival Rameau comprenant une série de concerts (Castor et Pollux, pièces pour clavecin, cantates), de parodies pour marionnettes (Hippolyte et Aricie, avec notamment Marie Lenormand), colloque, etc., jusqu’au 30 mars.

A la Salle Favart, donc, Castor et Pollux vient d’être donné dans sa seconde version, celle de 1754, qui supprime le Prologue de la mouture originale (1737) et met l’accent sur le lien qui unit les deux frères. Car il s’agit là d’une histoire d’amitié fraternelle aboutissant à un sacrifice : tué par Lincée, Castor descend aux enfers au désespoir de celle qui l’aimait, Télaïre, promise à Pollux. Magnanime, Pollux promet à Télaïre d’implorer Jupiter afin qu’il rende la vie à Castor. Or, contrairement à son frère, Pollux est immortel ; et si Castor revient à la vie, c’est lui, Pollux, qui devra mourir. A la fin, touché par tant de générosité, Jupiter annonce que les deux frères seront immortels et donneront naissance à une nouvelle constellation, celle de Castor et Pollux.

Vertu de la fantaisie

Cette noble histoire a inspiré à Rameau une partition comme il en a le secret, riche d’airs inspirés (les ensembles sont en revanche assez peu nombreux), de récitatifs très animés soutenus par un continuo expressif, de chœurs et surtout de ballets. Il ne faut jamais oublier que les nombreux passages instrumentaux, chez Rameau, sont destinés à la chorégraphie, et que le compositeur s’adonne là à ses jeux de rythmes et de timbres favoris. On admire les effets qu’il obtient des percussions au moment de la pompe funèbre de Castor, la volubilité de ses bassons (il y en a quatre) et de ses flûtes, la fantaisie avec laquelle il passe des moments de douleur aux réjouissances avec une intention au moins autant musicale que dramatique. Les Indes galantes, de par leur sujet même, sont plus imprévues, et il y a sans doute plus d’invention dans Les Boréades, mais Castor et Pollux, dans cette version révisée, a quelque chose de souverain dans son équilibre.

La partition comporte un air éploré très célèbre chanté par Télaïre, « Tristes apprêts, pâles flambeaux », qui n’est pas le moment le plus marquant de la soirée. Judith van Wanroij, sans grand style, le chante avec une espèce d’indifférence qui contraste avec la véhémence et le timbre fruité de l’excellente Michèle Losier (Phébé, rivale de Télaïre dans le cœur de Castor). Christian Immler fait ce qu’on attend de lui en Jupiter, de même Katia Valletaz dans trois petits rôles décisifs, Florian Sempey impose son autorité vocale et dramatique en Pollux, mais Bernard Richter se perd en effets appuyés tout à fait hors de propos. On accordera une mention particulière à Cyrille Dubois, annoncé souffrant, mais qui incarne avec le même brio le vigoureux Spartiate et le subtil Mercure. Voilà un ténor comme on les aime, qui trouve le style idoine aussi bien dans Brighella d’Ariadne auf Naxos (dans le mémorable spectacle donné en juin 2013 à l’Athénée), dans les mélodies de Lili Boulanger ou dans Castor.

Raphaël Pichon dirige avec verve l’Ensemble Pygmalion, mais il faut attendre le deuxième acte (celui des funérailles de Castor) pour que les instrumentistes atteignent à la puissance et à la finesse qu’on attend d’un orchestre qui aborde Rameau. Leur engagement va croissant, les deux derniers actes sont d’un très bel allant, même si le Chœur n’atteint jamais le même degré de cohésion. Les récitatifs sont en revanche menés sans langueur et créent l’illusion du théâtre ; c’est le signe que la musique de Rameau, outre sa beauté, choisit la voie de l’expression et qu’elle est porteuse de drame en elle-même.

illustration : Rameau (musée de Dijon)

Rameau : Castor et Pollux. Bernard Richter (Castor), Florian Sempey (Pollux), Judith van Wanroij (Télaïre), Michèle Losier (Phébé), Christian Immler (Jupiter), Katia Velletaz (Cléone, une Suivante d’Hébé, une Ombre heureuse), Cyrille Dubois (un Athlète, un Spartiate, Mercure), Tomislav Lavoie (le Grand Prêtre) ; Ensemble Pygmalion, dir. Raphaël Pichon. Opéra Comique, 21 mars. Le Festival Rameau se poursuit jusqu’au 30 mars (0825 01 01 23, www.opera-comique.com ; voir aussi le site www.rameau2014.fr piloté par le Centre de musique de chambre de Versailles).

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