Radvila Darius, Fils de Vytautas de Karolis Kaupinis au Focus Premières, la Suite - Jeunes Scènes européennes - au Maillon à Strasbourg.
La société lituanienne, entre poids de la tradition et aspiration à l’affranchissement..

Karolis Kaupinis est réalisateur, journaliste et metteur en scène. Diplômé de l’Institut des relations internationales et des sciences politiques de l’Université de Vilnius, il a été journaliste d’actualité à la télévision lituanienne. Au cinéma, il est remarqué pour ses courts métrages, The Noisemaker (2014) et Watchkeeping (2017) et son long métrage Nova Lituania (2019). Radvila Darius, fils de Vytautas est son premier spectacle vivant.
Le spectacle est une immersion visuelle et musicale dans l’histoire lituanienne, un voyage à travers l’étrange poésie - récurrente et inusable - des images du passé, puisées dans les archives de la télévision du pays. Surgissent des extraits d’émissions - des témoignages d’émotions collectives et sociétales des années 1989-1991 - charnière de l’histoire de la Lituanie, qui se libère de l’emprise de l’Union Soviétique et recouvre son indépendance.
Dans un dialogue original avec quatre musiciens sur la scène, dont les notes ajoutent aux images une atmosphère particulière, glissent des voix de présentateurs TV ou de protagonistes anonymes pour un portrait en creux de la société lituanienne, entre poids de la tradition et aspiration à s’affranchir du passé. Ironique, ce collage interroge, par-delà le pays balte, la façon dont se construit une prétendue identité nationale, ici ou ailleurs.
La période de censure à la télévision lituanienne a pris fin à la fin des années 80, d’où le déferlement de problématiques, de suggestions et de commentaires accumulés au fil des années : chacun devait s’exprimer. Les spectateurs se sont impliqués dans la quête d’une nouvelle identité, de nouveaux héros et d’une vision d’un avenir meilleur…
Une musique commentant les curiosités de l’époque plonge le spectateur dans un récit tragi-comique de problèmes, datant d’il y a trente ans et qui se poursuit aujourd’hui. La nostalgie du passé est remplacée dans la pièce par des interprétations ironiques des sons des années 80 et 90 - répétitions absurdes et inclusions sentimentales dans une atmosphère de collage, soit la quête du caractère « lituanien » dans la routine quotidienne.
La scénographie singulière et inattendue propose des extraits vidéo des archives déjà citées aux spectateurs assis, installés face à un grand écran en angle droit d’où s’échappent sur les deux côtés les images comme scindées et répétées. Puis, sur l’un des côtés, apparaît le plateau, derrière un voile, sur lequel jouent assis les instrumentistes à vent - flûte, flûte traversière, saxophone, tuba et batterie -, dans des lumières subtiles.
Le charme opère d’autant que les images défilent, d’école de musique ou de conservatoire, là où de jeunes garçons suivent leur cours d’instrument, obéissants et rigoureux, témoignant d’une sagesse caractéristique pour nous des années 1950, plus lointaines encore, comme si un décalage temporel était naturel, au-delà de l’ex-URSS, l’Histoire s’étant comme ralentie et endormie.
On suit aussi des débats et des votes pour l’appellation renouvelée de telle place centrale au milieu de la ville - Place de l’Indépendance ou bien de…- ; les statues de la tyrannie à peine passée sont déboulonnées : on a du mal à re-nommer les lieux, les places vidées.
Un couple déplore la construction de routes immenses dans la ville défigurée, pour lesquelles on abat de grands chênes tutélaires pourtant sacrés en Lituanie. On voit une pelle creuser le sol, et du pétrole surgit - un trop-plein déversé des engins militaires, qui pollue les lieux, pour la récupération absurde, l’année suivante, d’une quantité de pétrole égale et non diminuée puisqu’elle aura été entièrement « utilisée » … à vide et à plein.
De très jeunes filles paradent et font les mannequins qui défilent, heureuses et épanouies, face aux rangées de leurs mères qui les regardent, tristes et mélancoliques ; de même, pour la cérémonie du mariage, des rangées de couples assis et bien mis, attendent que le temps passe dans le bâtiment officiel de ces célébrations organisées collectivement.
Un spectacle évocateur d’un monde en attente et dont la déception vécue ne fait que se répéter.
Radvila Darius, fils de Vytautas - un voyage musical à travers les archives de la télévision lituanienne- de Karolis Kaupinis. Musique, Performance / Lituanie. Création : Birutė Kapustinskaitė, Arnas Mikalkėnas, Kristupas Gikas, Kazimieras Jušinskas, Simonas Kaupinis, Goda Palekaitė, Julius Kuršis, Ervinas Gresevičius, Ignas Juzokas. Focus Premières, la Suite - Jeunes Scènes européennes - Spectacles, tables rondes, rencontres, DJ Set, du 10 au 18 novembre 2023 au Maillon - Scène européenne- Strasbourg.
Crédit photo : Martynas Aleksa



