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Quitter le rang des assassins de Pierre Notte

par Gilles Costaz

Autoportrait d’un auteur de théâtre en mauvais garçon

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Pierre Notte, un auteur de théâtre qui est aussi acteur, metteur en scène et musicien, dont nous aimons les pièces depuis Moi aussi je suis Catherine Deneuve jusqu’à Sur les cendres en avant, vient de publier deux livres presque coup sur coup, J’ai tué Barbara et Quitter le rang des assassins. Ce ne sont pas des textes de théâtre mais deux ouvrages où une personnalité théâtrale se masque et se dévoile par le double biais de la confession et de la fiction. J’ai tué Barbara se concentre sur l’année où le jeune Notte, bohême plutôt paumé, reçoit un appel de la chanteuse Barbara, qui répond à l’une de ses lettres, au moment où lui est en train de céder à une tentation suicidaire. Ce premier ouvrage, dont le récit délivre quelques secrets sur Notte et qui comporte aussi la réédition son premier roman – que Maurice Nadeau avait publié en 1993 -, est audacieux, mais Quitter le temps des assassins, toujours sous l’étiquette de « roman », va bien au-delà, en poussant plus loin encore l’exercice du « cœur mis à nu », pour reprendre l’expression de Rimbaud.
Le titre Quitter le rang des assassins sonne comme une promesse que l’auteur a bien du mal à tenir, comme une conquête qu’on finit par réussir mais qui n’élimine pas le gouffre dont on s’est extirpé. Notte n’est évidemment pas un assassin au sens propre, son double romanesque n’aura une cruauté assassine qu’avec un chat (tout en manifestant beaucoup d’amour avec les animaux). Mais il est un peu ce qu’on appelait naguère un « mauvais garçon », goûtant le plaisir de faire quelques méchants coups, révolté surtout, envieux, cassant, ingrat à l’égard de ceux qui s’occupent de lui. Du moins tel est le personnage du roman qui se présente comme une image dédoublée de l’écrivain. L’histoire est celle d’un certain Not que les services médicaux viennent de ramasser totalement bleui par un mystérieux accident de santé, sans doute dû à la vie folle qu’il menait. Un narrateur, parlant à la première personne, enquête sur Not, sa vie et son entourage. Comme il est évident que Not est Pierre Notte (à travers une série de distorsions romanesques) et que narrateur est aussi Notte, l’on est en face d’une autobiographie et d’un autoportrait à deux étages. Est-ce Notte devenu sage – pas si sage que ça, pourtant – qui observe Notte le fou, l’incohérent, le mal-aimé ? L’énigme n’est pas complètement résolue, heureusement, car la dualité est l’un des plaisirs du roman dont l’on se demande par quelle pirouette sera résolue la question du personnage bleu comme le ciel. La conclusion, habile, ne décevra pas.
On revient toujours à Rimbaud : le texte est « une saison en enfer », et même plusieurs saisons, des années de vie infernale. Fils d’un cadre administratif très porté sur l’alcool, le jeune Not rejette sa famille, bien qu’il aime sa sœur et le chien. Il part dans des errances banlieusardes et parisiennes, plaît aux hommes mais se trouve victime de cupidités sordides. Il noue peu à peu des amours homosexuelles et des amitiés profondes, mais il a tendance à tout briser, à faire échouer ce qui semble gagné, à profaner ce qui semble sacré, à être jaloux des succès et des préséances. Il touche à la prostitution, frôle le milieu du cinéma porno gay, disparaît quand tout a été mis en place pour sa réussite ou son bonheur. A la souffrance mentale il ajoute la souffrance physique en s’auto-mutilant. Que de scarifications ! Il y a quelque chose de dostoïevskien dans cette course vers l’échec et la destruction, mais il n’y a pas de dieu. Not aspire, au fond de lui-même, à la résolution et ses contradictions et à une paix, qu’il finira par atteindre.
Pierre Notte ne se flatte pas, bien qu’il y ait chez lui la tentative de trouver la beauté dans l’ordure et le désodrdre. Son double est odieux, mais sa traversée de la nuit est une sorte de film moderne passionnant. Notte fait allusion à des personnages connus qu’il a lus ou croisés (Duras, Barbara, Nicoletta) mais donne peu de noms. De la même façon, il n’évoque pas sa vie de journaliste et d’écrivain. Son double écrit des modes d’emploi de diverses machines dans l’entreprise : curieuse transposition minimale d’une activité d’écrivain et de journaliste (Notte, dans sa vie réelle, a beaucoup travaillé dans la presse) ! Les années passent : l’enfant insupportable qui n’avait pas 20 ans atteint les 50 ans et garde toujours avec en lui ce sale môme qui transforme Jekyll en Mister Hyde. L’enfer, au bout du compte, ce n’est pas les autres. C’est lui-même, Notte.
Le livre est écrit dans une sincérité syncopée, comme un mot d’excuse qui concernerait quarante ans d’une vie. Si Notte continue à se dédoubler, l’homme de théâtre peut applaudir le romancier : celui-ci a du souffle et nous donne une grande fresque personnelle.

Quitter le rang des assassins de Pierre Notte. Gallimard, 344 pages, 22 euros.

J’ai tué Barbara suivi de La chanson de Madame Rosenfelt de
Pierre Notte. Editions Philippe Rey, 220 pages, 16 euros.

Photo Francesca Montovani, Gallimard.

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