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Critiques / Théâtre

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee

par Gilles Costaz

Une nuit de sauvagerie bourgeoise

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C’est un chef-d’oeuvre des années 60 : Albee fouille dans la souffrance conjugale, pousse ses personnages jusqu’à l’abjection, comme pour en finir avec un théâtre qui aurait quelque chose de moraliste, et finit par entrouvrir une lucarne où l’amour revient. On aimait cela en ce temps-là, et a-t-on beaucoup changé depuis ? Nos maux sont les mêmes, notre volupté à les observer est sans doute moins gourmande. Pourtant, si l’on écoute bien Albee, cette mutuelle mise à mort est une leçon de vie, cette perversité est un chemin vers l’harmonie. Tel est l’éclairage que donne la belle et forte mise en scène de Qui a peur de Virginia Woolf ? par Panchica Velez, l’une des meilleures que l’on ait vues ces dernières années. Car il n’y a ni faux-fuyants ni enjolivement dans cette nouvelle mise à feu de la plus grande querelle conjugale jamais écrite au théâtre. On connaît son thème qui relève du marécage mondain : un couple formé de la fille d’un directeur d’université et d’un professeur d’histoire, ménage usé jusqu’à la corde, brisé et recollé par l’usage frénétique de l’alcool, s’affronte dans la nuit. Il le fait en présence d’invités, un jeune professeur ambitieux et sa timide épouse. La joie de se donner en spectacle accroît le plaisir du couple âgé à outrepasser les frontières de la bienséance. Et tout peut arriver : une rupture, un meurtre, de l’échangisme, ou rien du tout… On verra en fin de pièce à quoi ressemble l’aurore, en pensant éventuellement à Giraudoux (« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, et que tout est gâché, que tout est saccagé », etc.).
Le salon est cerné par les livres, les bouteilles d’alcool s’accumulent sur le côté droit. Les signes de la culture, les marques de l’élégance bourgeoise sont là pour marquer leurs limites. La mise en scène libère graduellement la sauvagerie des gens bien-élevés, menant le couple d’âge mûr jusqu’à sa double monstruosité et le jeune couple à sa division sur deux voies parallèles. Il faut pousser le théâtre bourgeois jusqu’à son viol par la tragédie antique. Voilà qui est fait, et très bien fait, par la mise en scène et les deux interprètes principaux, pugnaces et féroces sur les canapés : Frédérique Lazarini, passant de la rouerie ordinaire à la violence hors normes avec une flamme de très grande actrice, et Stéphane Fiévet, massif, compact, fermé, secret, d’autant plus impressionnant que la gamme des émotions n’apparaît qu’en filigrane, masquée par une cuirasse. Leurs partenaires, Agnès Miguras, dans le rôle de la jeune femme dépassée, et Aurélien Chaussade, en jeune mari maladroitement opportuniste, sont parfaits de justesse dans leurs partitions opposées de candide et de rusé.
Seule, la scène dansée sonne moins bien. Elle n’est pas fausse mais recourt à une gestuelle trop déjà vue. C’est peut-être un court moment à corriger à l’intérieur de cet orage d’une splendide électricité.

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, traduction de Daniel Loayza, mise en scène de Panchica Velez, assistée de Mia Koupman, scénographie de Jean-Michel Adam, costumes de Caroline Martel, lumières de Marie-Hélène Pinon, son de Fred Fresson, chant de Marie Ruggieri, guitare d’Antoine Fresson, saxophone de Balthazar Naturel, avec Aurélien Chaussade, Stéphane Fiévet, Frédérique Lazarini, Agnès Miguras.

Théâtre 14, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 27 octobre. (Durée : 2 h 15).

Photo Laurencine Lot.

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