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Critiques / Théâtre

Poivre & Sel de Patrick Besson

par Gilles Costaz

La double nature de l’humour

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Philippe Etesse s’était fait rare sur nos scènes, conformément aux humeurs incohérentes de notre société qui fait volontiers payer le brio et la réussite d’une carrière trop longtemps heureuse. Etesse débuta à la Comédie-Française, joua de très nombreux rôles hors du Français, créa la meilleure pièce de Jean-Marie Besset, Ce qui arrive et ce qu’on attend, puis fut très peu demandé. Le voilà enfin, après une traversée du désert, en première ligne. Il jouait dans le merveilleux Roussin monté par Michel Fau, Un amour qui ne finit pas (spectacle qui sera repris au printemps). A présent, seul en scène, il crée le troisième pièce de Patrick Besson, que le romancier a écrite pour lui, Poivre & Sel. Le bonheur est grand de retrouver, ou de découvrir, un comédien important au plus haut de sa forme, dans la jeunesse de sa maturité. Le personnage imaginé par Besson est un écrivain d’un âge avancé, mais pas trop (l’âge poivre et sel), qui monologue chez lui, se souvenant de ses amours, s’emballant pour ses enfants, se moquant du monde littéraire où il essaie de ne pas ressembler à tous ceux qu’il met en boîte, parcourant au galop son époque et résumant mai 68 à un objet caractéristique de la vie sexuelle...
A vrai dire, ce n’est pas tout à fait une pièce. C’est un habile assemblage de textes nouveaux et de certains billets d’humeur sanglants parus dans Le Point. Les premiers moments, de toute beauté, parlent de la vie amoureuse et de la place foudroyante des enfants dans un cœur de père. On croit alors que le personnage va continuer à se dévoiler mais, au contraire, il se dissimule sous l’ironie. Et les remarques joliment acerbes qui se succèdent s’en prennent à certains confrères, non nommés – comme les académiciens français, vus de manière globale – ou bien nommément désignés (la dernière estocade est pour Catherine Pankol). Pour le metteur en scène, Patrice Kerbrat, et pour l’acteur, il fallait donc trouver l’unité, la continuité, l’intériorité et la vitalité. Kerbrat, dont toutes les mises en scène sont d’une justesse diabolique et invisible, a placé le personnage en pyjama sur lit qui peut être aussi un catafalque et une table de travail (le décor d’Edouard Laug pouvant trouver divers résonances sous le lumières de Laurent Béal). Et il a dessiné une évolution qui va vers de plus en plus de mordant, d’insolence, de défi à la société du spectacle et du bien-penser. C’est mené avec une joyeuse intelligence de toutes les nuances de la sensibilité et de la férocité. Philippe Etesse attrape le secret de ces textes avec l’allégresse cachée que pouvaient avoir, en écrivant, des Jules Renard et des Sacha Guitry (auxquels Patrick Besson fait penser parfois) mais aussi avec de l’émotion, de la mélancolie, le sens du temps qui passe. Il compose un homme qui éloigne ses tourments, lutte contre un vertige qu’il maîtrise par le jeu (parfois, il imite Vitez, d’Ormesson, des gens qu’on reconnaît ou ne reconnaîtra pas), transforme en lignes de force ce qui le fragilise. Du grand art qui, comme la partition malicieuse d’Erik Berchot jonglant avec les notes de L’Internationale, démasque la double nature de l’humour, vachard et angoissé.

Poivre & Sel de Patrick Besson, mise en scène de Patrice Kerbrat, décor d’Edouard Laug, lumières de Laurent Béal, musique d’Erik Berchot, avec Philippe Etesse.

Les Déchargeurs, 19 h 30, tél. : 01 42 36 00 50, jusqu’au 7 novembre.

Photo Marina Raurel.

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