Au Théâtre de l’Odéon jusqu’au 21 décembre

Pétrole, d’après Pasolini, par Sylvain Creuzevault

Le texte-fleuve posthume de Pasolini est adapté et mis en scène dans un foisonnement de formes et avec beaucoup d’énergie.

Pétrole, d'après Pasolini, par Sylvain Creuzevault

Maelström de mots, d’images et de sons serait un euphémisme pour désigner Pétrole, création collective menée par Sylvain Creuzevault sur la scène de L’Odéon, dans le cadre du Festival d’Automne. Durant plus de trois heures trente (dont un entracte) un flux de séquences très denses s’égrène à un rythme soutenu. Elles tentent la gageure de donner corps au texte de Pier Palo Pasolini, roman/essai monumental inachevé, publié à titre posthume en 1992 (chez Gallimard), révisé et réédité en 2022, avec des ajouts découverts entre-temps. Bien des zones d’ombre demeurent encore (et peut-être pour toujours) sur cet ouvrage et la mort le 2 novembre 1975 de son auteur, poète et cinéaste fervent chrétien, marxiste et homosexuel revendiqué, assassiné sur la plage d’Ostie par un voyou dragué dans la gare de Roma Termini.

Narration romanesque, essai politique, enquête sociologique, chronique historique, notes métaphysiques, bribes narratives, visions mystiques ou mythologiques, considérations esthétiques, récits érotiques voire pornographiques ... Il y a de tout un peu dans l’ouvrage sans aucun dialogue de Pasolini, matière vivante, malléable et féconde dans laquelle s’ébrouent le metteur en scène et sa troupe. Une forme hybride que Creuzevault affectionne et désigne par le terme de « cabajoutis », mot désignant des bâtisses faites d’éléments dissemblables, où la trace des outils reste visible.

Pas plus que le livre, le spectacle ne présente un fil narratif continu. Juste une évocation d’une période, les années 70 où le capitalisme honni par Pasolini avec son cortège de cléricalisme, de pudibonderie morale, d’hypocrisie et de violence politique, favorise la « stratégie de la tension ». Soit, un programme qui vise à asservir et dénaturer les classes populaires par l’extraction effrénée du pétrole et le modèle de consommation qu’il induit. Le but est de favoriser le maintien au pouvoir de la démocratie chrétienne et de son chef Giulio Andreotti, face à la montée de l’extrême droite fascisante (ce qui n’est pas sans résonance avec la période actuelle en Italie et en France).

Point de départ de cette stratégie : la mort mystérieuse d’Enrico Mattei – le président de l’ENI (office national des hydrocarbures italien) – dont l’avion s’écrase en octobre 1962. Ce probable assassinat signe le départ d’une vague d’attentats à Milan, Brescia, Bologne, attribués à l’extrême-droite. Tout ce contexte historique, resitué dans l’abondant programme de salle distribué à l’entrée de l’Odéon, Creuzevault le considère un peu rapidement comme acquis, se contentant de souligner à l’emporte-pièces que « c’est toujours les mêmes tambouilles, les mêmes corruptions, les mêmes valises, les mêmes enveloppes, etc. »). A voir.

Ragazzi di vita

C’est par la séquence de la mort du dirigeant de l’Eni que débute le spectacle : sur l’immense plateau presque vide de l’Odéon, en quoi on reconnait une piste d’aéroport, gît un cadavre d’homme. S’enclenche une quête sur les tenants et aboutissants de la disparition de cet homme que Pasolini, qui tient à garder ses distances et sa liberté d’auteur par rapport à la réalité, nomme Carlo Valenti. Le personnage est scindé en deux, tel un Janus interprété par deux acteurs distincts, filmés sous des éclairages différents à l’image de Pasolini lui-même fascinant de schizophrénie. D’un côté Carlo Premier, le stratège habile négociateur frayant avec la bourgeoisie dont il fréquente les dîners et les salons, filmé en noir et blanc. De l’autre, Carlo Second, obnubilé par le sexe, amoureux frénétique des ragazzi di vita de la périphérie romaine, filmé en couleurs.

Transposant cette forme de distance à la scène, Creuzevault ponctue la narration de très nombreuses séquences vidéo tournées sur scène en gros plans et projetées sur le mur du fond. De loin en loin, le personnage de Pasolini fait son entrée sous la forme de tel ou tel acteur portant les lunettes noires qu’il ne quittait jamais, faisant des apartés, commentant telle ou telle séquence ou s’adressant au public.

Emblème de L’Agip

A l’instar du premier tableau, très peu d’éléments apparaissent sur le plateau, comme la table où se tient alternativement un gueuleton ou une réunion politique. Un symbole revient toutefois en boucle et sert de marqueur au spectacle : l’emblème bien connu, agressif et menaçant de l’Agip (marque du groupe ENI) peint sur une valise à roulettes : sur fond jaune un chien noir à six pattes dont la gueule crache une longue flamme.
La sexualité est un thème central, pour ne pas dire une obsession, de Pétrole, elle prend la forme d’un pénis (évidemment factice) en érection, perpétuellement trituré par Carlo Second. Avec en point d’orgue, cette célèbre note 55 où Carlo II couche successivement avec une vingtaine de garçons dans un terrain vague et en tire une sorte de jouissance mystique.

Long et saturé d’images et de sons, le spectacle mérite bien la qualification par Sylvain Creuzevault d’« expérience théâtrale singulière ». Il sollicite constamment le spectateur qui en ressort un peu sonné. Mais admiratif de l’énergie et de l’engagement sans faille dont font preuve les huit interprètes qui se donnent sans compter dans ce marathon éreintant.

A l’Odéon jusqu’au 21 décembre www.theatre-odeon.eu
Adaptation et mise en scène : Sylvain Creuzevault. Texte français : René de Ceccatty. Scénographie : Jean-Baptiste Bellon,Valentine Lê. Lumières : Vyara Stefanova. Musique : Pierre-Yves Macé. Musique et son : Loïc Waridel. Vidéo : Simon Anquetil. Cadre vidéo : François-Joseph Botbol. Costumes : Constant Chiassai-Polin. Masques : Loïc Nébréda. Maquillage, perruques :
Mityl Brimeur
Avec Sébastien Lefebvre, Arthur Igual, Gabriel Dahmani, Pauline Bélier, Anne-Lise Heimburger, Sharif Andoura, Boutaïna El Fekkak, Pierre-Félix Gravière.
Tournée 2026
24 au 27 février – Comédie de Saint-Étienne, centre dramatique national
20 et 21 mai – Comédie de Reims, centre dramatique national
3 au 5 juin – Théâtre Vidy-Lausanne (Suisse)
Photo : Jean-Louis Fernandez

A propos de l'auteur
Noël Tinazzi
Noël Tinazzi

Après des études classiques de lettres (hypokhâgne et khâgne, licence) en ma bonne ville natale de Nancy, j’ai bifurqué vers le journalisme. Non sans avoir pris goût au spectacle vivant au Festival du théâtre universitaire, aux grandes heures de...

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