Jusqu’au 29 juin 2025 à 20h, samedi 19h, dimanche 16h, au Théâtre du Rond-Point.
On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, texte et interprétation d’Eric Feldman, mise en scène d’Olivier Veillon.
Humour et sobriété pour démasquer d’autant l’horreur et l’inhumanité.

L’humour d’abord et encore, sous la forme élaborée d’une pudeur implicite, pour parler sur scène de la mémoire funeste de la Shoah, telle est la posture éclairée du comédien Eric Feldman, au regard averti, fort d’une distance équilibrée, d’un recul tranquille et de la perspective d’un impensable que les victimes afférentes - familiales ou autres - et tous n’oublient pas, tant les traumatismes de l’Holocauste - le silence assourdissant des voix tues, empêchées, non formulées - se répercutent d’une génération l’autre, sautant quelques-uns des degrés temporels. Comment dire l’inouï à la descendance.
Les propres parents du locuteur, ses oncles et tantes, furent des « enfants cachés », les survivants tragiques du XX è siècle, comme il le dit, ironique. Ils ont vécu tous, si ce n’est son père, sans descendance, sans enfants. Or, ils ont été sauvés - hasard, coïncidences, chance…Le père du narrateur a perdu sa mère à l’âge de deux ans, à la suite de la naissance d’un dernier enfant fatale à cette mère de trente-cinq ans à la famille nombreuse. Cette mort maternelle n’a-t-elle pas sauvé le père veuf et tous ses enfants du crime de masse qui les attendait, les obligeant à quitter ici et là les lieux désertés. Et si…, et si… : le comédien malicieux aime à avancer dans son « enquête ».
S’imposent dans la présentation de cette « histoire » à la fois intime et collective, deux figures majeures et radicalement opposées du XX è siècle, Hitler et Freud. D’un côté l’assassin, figure absolue du mal, et de l’autre côté celui que Thomas Mann, que cite l’acteur, décrit comme "son ennemi véritable, le philosophe qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir et en sait long sur le génie”. Cet assassin a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue - le yiddish -, pour Eric Feldman, c’est l’autre, inventeur d’ un savoir, qui lui a sauvé la vie.
Le narrateur-interprète avoue avec le sourire, comme en passant, que c’est à force de fréquenter psychiatres et analystes qu’il est parvenu à se tenir à peu près droit dans la vie, son chat aimé à ses côtés. N’a-t-il pas été sujet à une névrose obsessionnelle ou de contrainte, une manie compulsive de rangement qui lui a permis d’échapper au « service militaire », à l’époque.
Il aime aussi évoquer ses tantes et ses oncles, ainsi Lucien, fragile et isolé, plein d’humour et de sarcasmes. N’a-t-il pas reconnu, Place de la Nation à Paris, beaucoup plus tard après la Seconde Guerre, dans la silhouette d’un joueur de pétanque une figure familière du ghetto de Varsovie, et lui glissant à l’oreille : « On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie… »
Au public d’apprécier l’audace et l’incroyable de la situation. Et de convoquer encore l’oncle Lucien face à un autre Lucien - Lucien Ginsburg, plus tard Serge Gainsbourg -, peintre à l’époque, enseignant la musique dans la maison familiale où l’enfant a été placé. Le moniteur compose pour l’élève une chanson, retenue sans avoir été divulguée. Or, lors d’un anniversaire où le neveu offre au vieil homme, comme tous les ans, un gros cigare, il lui demande de chanter le poème : l’oncle le fait avec grâce, goguenard et filmé.
Entre conférence et confidence, l’auto-fiction est ludique et facétieuse dans sa réflexion sur la tragédie, la folie et la mort. L’assemblée des spectateurs est rivée aux lèvres de l’acteur proche qui s’apprête à parler. Ouvert et attentif, celui-ci déploie un récit intime, assis sur sa chaise le plus souvent ou dansant et arpentant l’espace, levant jambes et pieds, déployant un corps libre qui se sait vivant, et chantant, goûtant ce souffle de vie dont toutes les forces négatives sont expulsées pour mieux inspirer les puissances positives.
Sous l’oeil précis d’Olivier Veillon, un spectacle intense porté par un bel acteur responsable.
On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, texte et interprétation Eric Feldman, mise en scène et collaboration à la dramaturgie Olivier Veillon, soutien amical à la dramaturgie et à la mise en scène Joël Pommerat. Du 17 au 29 juin 2025, du mardi au vendredi, 20h, samedi19h, dimanche 16h, au Théâtre du Rond-Point, 2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris. T. 01 44 95 98 21 theatredurondpoint.fr Du 6 septembre au 26 octobre 2025, Théâtre du Petit Saint-Martin / Paris (75). Du 30 septembre et 1er octobre 2025, Le Trident - scène nationale / Cherbourg (50). Les 29 et 30 janvier 2026, Théâtre d’Arles (13). Du 3 au 7 février 2026, Théâtre des Bernardines / Marseille (13). Du 31 mars au 2 avril 2026, Théâtre Sorano / Toulouse (31).
Crédit photo : Patrick Zachmann



