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Critiques / Théâtre

Noces de sang d’après Federico Garcia Lorca

par Gilles Costaz

FETES NOCTURNES DE GRIGNAN - Tragédie en rouge majeur

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Les Fêtes nocturnes de Grignan – qui ne sont pas tout à fait un festival, puisqu’on n’y présente qu’une seule pièce, de la fin juin à la fin août – se suivent d’été en été et ne se ressemblent pas. En effet, les Châteaux de la Drôme changent de metteur en scène chaque année. Chacun a son sens de la fête théâtrale. Cette année, c’est Vincent Goethals (en attendant, l’an prochain, Yves Beaunesne). Cet artiste, originaire du Nord, qui a dirigé le Théâtre du Peuple à Bussang, a choisi Noces de sang de Federico Garcia Lorca, et a pris un parti pris sans doute peu courant dans l’histoire de la manifestation : il fait participer des gens de la région en les impliquant dans un choeur qui chante pendant le spectacle, reste assis sur les deux côtés de la scène avant de participer, comme figuration active, à l’un des moments dramaatiques de la soirée. Le public aussi est invité à chanter. On lui fait répéter une chanson espagnole (paroles de Lorca, bien sûr) avant le premier acte. Les bons élèves du public la chanteront au moment indiqué. Pour ce qui est du choeur, appelé « les cousins » en fonction du rôle qui leur est assigné à l’intérieur de la noce, il est composé de 30 personnes et change tous les soirs. C’est dire le nombre d’amateurs qui sont associés du début à la fin, et l’atmosphère chaleureuse créée par une stratégie qui casse ou atténue la barrière entre les chanteurs épéhémères, les professionnels et le public.
La pièce de Lorca, c’est la tragédie méditerranéenne par excellence : le jour de son mariage, une jeune Andalouse dit oui à son fiancé mais se laisse enlever par son amant ; le sang dont parle le titre sera celui des deux hommes qui s’entretueront au terme d’une course-poursuite. Cela peut se monter comme un drame antique, où la parole lyrique prendrait le pas sur le propos moral inhérent au genre (car Lorca, grand poète, fait parler les amants dans la luxuriance de sa langue). Vincent Goethals s’attache plutôt à amplifier la présence de la famille et du village – il dispose d’une figuration copieuse, avec ses choristes « cousins » - et isole les amants dans la foule et hors de la foule, grâce à un dispositif très étroit, une passerelle rouge qui sera disloquée mais qui, longtemps, s’allongera comme un ponton dressé à distance de la noble façade du château. Cette première partie associe habilement la réalité sociale et la flamme poétique. Ensuite, le spectacle bascule dans un fantastique archaïque : la fiancée, ou du moins son double et son fantôme, revient pour une danse désespérée dans une robe blanche qui prend des formes fantomatiques ; des lumières rouges colorent la porte centrale du château et l’espace central. Au cours de cette tragédie en rouge majeur, on est passé du concret à l’halluciné, du réel au fantasmé.
Le jeu des acteurs est fort et endiablé, rugueux même lorsqu’on pense à la fiancée interprétée avec une belle émotion douce et brute par Angèle Baux Godard, à l’amant incarné dans la brûlure par Nabil Missoumi, à la mère dessinée avec une vigueur implacable par Anne Marie Loop et aux doubles rôles du père et de la Mort pleinement assurés sur deux tons opposés par Rainer Sievert. La prestation de Lucile Charnier, Christine Leboutte et Sébastien Amblard est d’une énergie équivalente, qui s’accorde avec le climat musical savamment orageux instauré par la direction musicale de Gabriel Mattei et les musiciens plaisamment installés dans une mini-tourelle à la gauche du ponton rouge. Si le plaisir du spectateur paraît moins intense à la fin du spectacle – la confection du climat esthétique l’emporte peut-être sur l’intensité du jeu tragique -, la pièce de Lorca trouve, avec Goethals, ses interprètes permanents et ses chanteurs d’un soir, une mise en vie galopante, rituelle, heureuse et partageuse.

Noces de sang de Federico Garcia Lorca, adaptation et mise en scène de Vincent Goethals, direction musicale de Gabriel Mattei, travail vocal de Mélanie Moussay, regard chorégraphique de Louise Hakim, scénographie de Benoît Dugardyn, costumes de Dominique Louis, lumières de Philippe Catalano, evironnement snore de Bernard Vallery, avec Anne- Marie Loop, Angèle Baux Godard, Mélanie Moussay, Lucile Charnier, Christine Leboutte, Nabil Missoumi, Sébastien Amblard, Rainer Sievert, Louise Hakim, François Gillerot et les musiciens : Gabriel Mattei, Christophe Oury, Keiko Nakamura, Christophe Dietrich, Tristan Lescène.

Fêtes nocturnes, Château de Grignan, Drôme, tél. : 04 75 91 83 65, jusqu’au 25 août. (Durée : 2 h). On peut profiter de son passage pour visiter les trois châteaux du département de la Drôme : Grignan, Suze-la-Rousse et Montélimar (où la très belle exposition de la collection-donation de Pierre Boncompain a parfois des résonances avec le théâtre : œuvres de Dufy, Picasso, Bonnard, Boncompain...).

Photo Jean Delmarty.

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