Un bal masqué de Verdi à l’Opéra Bastille jusqu’au 26 février

Netrebko al ballo

Au sein d’une reprise paresseuse d’Un bal masqué, Anna Netrebko remet les pendules à l’heure, cependant que Speranza Scappucci, dans la fosse, donne une tension bienvenue à l’opéra de Verdi.

Netrebko al ballo

IL NE FAUT PAS SACRIFIER au culte de la vedette. Mais il arrive qu’un interprète, une voix, offre tout à coup un lustre bienvenu à un spectacle qui jusqu’alors donnait l’impression de piétiner sur place. C’est ce qui arrive à l’Opéra Bastille où, à l’occasion de la reprise de la production d’Un ballo in maschera (Un bal masqué) de Verdi signée Gilbert Deflo, la routine se brise à la faveur d’une apparition. La routine, c’est le premier tableau de l’opéra, avec son chœur qui chante bien mais se déplace très mal. La mise en scène a été présentée pour la première fois en 2007 ; deux décennies plus tard, il n’en reste que peu de chose, et on se demande qui a œuvré à l’occasion de sa reprise : Deflo lui-même ? l’un de ses assistants ?

Quant à l’apparition, même si le mot est un peu excessif, il a nom Anna Netrebko. Volume sonore maîtrisé, projection impeccable, technique supérieurement contrôlée, présence scénique : la soprano tout à coup donne une autre dimension au spectacle, même si son timbre a peut-être perdu un peu de sa fraîcheur. Son air du deuxième acte, « Ecco l’orrido campo » est un moment splendide, de même son « Solo un detto ancora » du III. Il est vrai que Verdi n’a pas réservé ses plus belles inspirations à ce Ballo : les situations caricaturales, les ficelles du mélodrame (dans le double sens de drame en musique et d’histoire aux péripéties larmoyantes) abondent dans un ouvrage qui n’a pas la finesse de Luisa Miller ou la puissance torturée de Macbeth.

Netrebko, un surcroît de splendeur

Une voix de soprano, Anna Netrebko ? Certes, mais avec des graves de vertige, à faire pâlir l’Ulrica pourtant très convaincante d’Elizabeth DeSchong. Quant aux qualités dramatiques d’Anna Netrebko, elles se résument en un mot : l’expérience. Comme la direction d’acteurs de ce Ballo s’est évaporée avec le temps, chacun est livré à soi-même, et Anna Netrebko fait excellemment ce qu’elle a appris ailleurs : elle arrive avec majesté dans sa belle robe bleu-noir, elle s’agenouille, elle se traîne aux pieds de son mari, elle se refuse à son amant, etc., toujours avec justesse, à défaut d’innover.

Les autres interprètes, comme elle, se souviennent de leurs anciens spectacles. Matthew Polenzani souffre de devoir alterner les airs sautillants avec les moments pathétiques où, faute de direction scénique, il se laisse aller à toutes les poses convenues. Pourtant soigné, son chant s’en ressent, plus déboutonné qu’on le souhaiterait de la part d’un chanteur qui a le timbre et les moyens du rôle. Le cas d’Étienne Dupuis (Renato) est comparable : la manière qu’a le baryton français, malgré la fermeté de son chant, d’incarner sur scène l’amitié puis la stupeur puis la fureur puis les regrets, vire à la convention – travers dans lequel ne tombe jamais Anna Netrebko.

Vaudou et travestissement

On a dit combien le chœur, lui aussi peu dirigé, bougeait mal au premier acte. Au dernier, celui du bal, il ne bouge plus du tout, cependant qu’un divertissement chorégraphique signé Micha van Hoecke fait diversion. Il faut ici préciser qu’au deuxième tableau du premier acte, nous avons affaire à un chœur féminin qui accompagne Ulrica transformée en prêtresse du culte vaudou : choix anecdotique, puisque, nonobstant son maquillage, Ulrica n’a plus rien de vaudou après ce tableau.

On salue au passage la prestation enjouée de Sarah Blanch (Oscar) et celle, assez convenue, de Christian Rodrigue Moungoungou et Blake Denson, les deux méchants conjurés, il est vrai peu servis par un Verdi qu’on a connu plus soucieux de cohérence dramatique. Le nombre d’occasions données au public d’applaudir tel air ou tel ensemble est caractéristique d’une partition assez morcelée et accroît l’aspect parodique qu’elle revêt malgré elle à plus d’une reprise. Du bal masqué au travestissement et au pastiche, il n’y a que quelques pas.

Un dernier mot sur l’orchestre : il est très convaincant par ses couleurs et sa dynamique. Speranza Scappucci, qui fut naguère directrice musicale de l’Opéra de Liège, montre une fois de plus qu’elle possède les talents nécessaires à animer un orchestre, à stimuler des chanteurs, à maintenir l’équilibre entre la fosse et le plateau. Son Verdi n’est jamais plat, et c’est aussi grâce à elle, au-delà des conventions exhibées ou sublimées, que ce Ballo in maschera ne sombre pas dans la contrefaçon.

Illustrations : la faute selon Étienne Dupuis (Renato) et Anna Netrebko (Amelia). L’art du serment selon Blake Denson (Tom), Étienne Dupuis (Renato) et Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel). Photos Benjamin Girette/OnP.

Verdi : Un ballo in maschera (Un bal masqué). Avec Anna Netrebko (Amelia), Matthew Polenzani (Riccardo), Étienne Dupuis (Renato), Sarah Blanch (Oscar), Elizabeth DeSchong (Ulrica), Christian Rodrigue Moungoungou (Samuel), Blake Denson (Tom), Andres Cascante (Silvano), Ju In Yoon (Un juge), Se-Jin Hwang (Un serviteur d’Amelia). Mise en scène : Gilbert Deflo ; décors et costumes : William Orlandi ; chorégraphie : Micha van Hoecke. Chœurs et Orchestre de l’Opéra national de Paris, dir. Speranza Scappucci. Opéra Bastille, 2 février 2026. Représentations suivantes : 5, 8, 11, 14, 17, 20, 23 et 26 février.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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