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Critiques / Théâtre

Nema de Koffi Kwahulé

par Gilles Costaz

La dangereuse gaieté des mâles

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Sous la fête, la violence. La brutalité est-elle plus terrible quand elle est pernicieuse ? Elle est toujours insoutenable mais la présenter sous les masques de la bienveillance et du divertissement, c’est tomber pile sur la vérité féroce de nos sociétés perverses où l’on a toujours la vertu à la bouche et le cynisme dans la tête. En même temps cela évite au théâtre d’être frontalement dénonciateur et accusateur – de toute façon, Koffi Kwahulé joue tant avec les mots, les registres et les structures qu’il ne risque guère de faire de ce théâtre qu’on appelait autrefois engagé. Dans Nema, les deux hommes qui mènent le jeu sont tout à fait sympathiques : l’un est marchand de fleurs, l’autre publicitaire. On leur donnerait le bon dieu sans confession, et ce sont d’épouvantables ordures. Le premier, au gré de son appétit dionysiaque, blesse et humilie sa femme dans sa chair et dans son âme. Le second, dominé professionnellement par sa femme, se venge à travers de sordides calculs. Une troisième femme, qui s’amuse à lire en riant les petites annonces matrimoniales des journaux, va souffrir elle aussi de la compagnie des mâles. Seule, une mère folle de son fils se réjouit des pavanes viriles, jusqu’à la tragédie abatte totalement ses cartes.
Raconter la trame d’une pièce de Kwahulé, c’est mal la raconter car l’auteur fait surgir des scènes qui se répondent en fonction d’une intrigue mais peuvent s’opposer sur le ton, aller du drame à la galéjade, des feux du dialogue à la plainte monologuée, du collage au lyrisme, de la vie physique à la vie intérieure, de la parole brute au parler savant. C’est de la dynamite difficile à manier. La saison dernière, l’on avait vu l’une de ses pièces s’engluer dans une mise en scène trop concrète et réaliste. Avec Marie Ballet, au contraire, c’est l’adéquation parfaite. Sans moyens, sans décor (juste une baignoire et une couronne de fleurs lumineuses sont baladées sur une scène nue), le ton est trouvé, c’est-à-dire le changement de tons, cette ironie qui se déploie autant par la noirceur que par la fantaisie, cette liberté qui donne à des moments hétéroclites leur clarté et leur unité. Marion Amiaud, dans le rôle de Nema, femme contrainte et contrite, est bouleversante. Jean-Chrstophe Folly et Matthieu Fayette traduisent chacun à leur façon, très juste, l’ambiguïté de leur personnage à la si dangereuse gaîté. Ombeline de la Teyssonnière et Aurélie Cohen cultivent avec finesse la part du secret tandis qu’Emmanuelle Ramu règne dans l’explosion d’une vanité comique. L’entière horreur du monde dans la pleine beauté du théâtre.

Nema de Koffi Kwahulé, mise en scène de Marie Ballet, lumières de Lucie Joliot, musique de Tatum Gallinesqui, avec Aurélie Cohen, Matthieu Fayette, Jean-Christophe Folly, Emmanuelle Ramu, Ombeline de la Teyssonnière.

Théâtre de l’Opprimé, jusqu’au 6 décembre, tél. : 01 43 40 44 44, jusqu’au 6 décembre. Puis au théâtre de Fontenay-le-Fleury, les 28 et 29 janvier, et au Pocket Théâtre, Nogent-sur-Marne, les 5, 6 et 7 février. (Durée : 1 h 50).

Photo : Compagnie Oui Aujourd’hui.

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