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Mort d’un pianiste historique

par Christian Wasselin

Paul Badura-Skoda nous a quittés, et avec lui une certaine idée du piano, de son histoire, de sa mécanique et de son mystère.

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PAUL BADURA-SKODA EST MORT le 25 septembre à Vienne, dans la ville où il était né en 1927, la même année que Mstislav Rostropovitch, Colin Davis et Kurt Masur. D’origine tchèque et hongroise, il faisait partie de ces artistes nés au cœur de l’Europe, polyglottes (il parlait un français délicieux), généreux en un mot. Il avait travaillé le piano avec Edwin Fischer – Fischer lui-même élève d’un élève de Liszt (mais arrêtons-là la filiation !) et partenaire d’Elisabeth Schwarzkopf avec qui il avait enregistré de nombreux lieder, notamment de Schubert. Et c’est là que se trouvait le trésor de Badura-Skoda : la musique viennoise du tournant du XIXe siècle, celle qui invite Haydn et Mozart à rejoindre Beethoven et Schubert.

Paul Badura-Skoda avait joué en compagnie de Wilhelm Furtwängler, puis de Karajan, d’Hermann Scherchen, de Charles Mackerras, mais aussi de John Eliot Gardiner, ce qui fait rêver : partir d’une tradition germanique aussi installée pour ensuite se produire avec l’un des baroqueux les plus hardis, quel itinéraire ! C’est que Badura-Skoda était un interprète doublé d’un musicologue qui interrogeait les partitions aussi bien que les instruments, comme le faisait aussi son ami Jörg Demus (mort en avril dernier). S’il était à l’aise avec des chefs aussi différents que ceux qu’on a cités, c’est qu’il privilégiait tel Hammerflügel Conrad Graf de 1824 ou tel Broadwood de 1815 sans pour autant répugner à s’asseoir devant un Bösendorfer moderne et à jouer la musique de son temps (on lui doit la création de plusieurs œuvres de Frank Martin).

Question de timbre

Interprète, chercheur mais aussi collectionneur : Paul Badura-Skoda s’était peu à peu constitué un vrai musée d’instruments et avait eu la chance de jouer sur un piano ayant appartenu à Mozart. Il fallait l’entendre parler avec gourmandise du mécanisme des instruments, des modérateurs, des touches, etc., tout en précisant : « Ce n’est pas le piano qui fait le style », et en ajoutant, devant la place occupée par tous ces trésors : « J’aurais dû faire une collection de timbres-postes ! »

Paul Badura-Skoda avait rencontré Alfred Brendel dans la classe d’Edwin Fischer : on imagine leurs débats sur l’interprétation, la facture instrumentale, la signification de la musique ! Il avait par ailleurs remporté le Troisième Prix du Concours Long-Thibaud, en 1949, l’année où Aldo Ciccolini avait remporté le Premier Grand Prix. Parmi ses élèves, on citera Jean-Marc Luisada et Anne Queffélec.

De sa foisonnante et captivante discographie, on retiendra en particulier son intégrale de sonates de Schubert, enregistrée en 1967-1968 (RCA), et ses foudroyants enregistrements des sonates de Beethoven, notamment trois disques hors du commun proposant les Sonates opus 49, 54 et 57 pour le premier, les Opus 106 « Hammerklavier » et 101 pour le deuxième, et les Opus 109 à 111 pour le troisième (Astrée), interprétés sur le Broadwood et le Graf cités plus haut. Une interprétation qui s’appuyait sur une vaste réflexion résumée dans un livre co-écrit avec Jörg Demus : Les Sonates de Beethoven (paru dans une traduction française en 1981 chez Jean-Claude Lattès).

Illustration : Paul Badura-Skoda en 2008 à Moscou (dr)

Lire un entretienavec Paul Badura-Skoda.

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