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Critiques / Théâtre

Mille francs de récompense de Victor Hugo

par Dominique Darzacq

Magnifique et réjouissant

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Écrite pendant l’exil de Guernesey, Mille francs de récompense est une pièce singulière remisée tout comme L’Intervention ou encore Mangeront-ils, dans un tiroir étiqueté « Théâtre en liberté ». Des œuvres dans lesquelles Hugo prend d’abord des libertés d’avec lui-même, rompt les amarres des envolées épiques et romantiques, varie les styles pour « parler des petits aux grands et des faibles aux puissants », dénoncer la cruauté de la misère, la bêtise du pouvoir.
Pendant le carnaval, dans le Paris de la première Restauration, Glapieu (Jérôme Huguet) qui cherche à échapper à la police, trouve refuge chez Cyprienne (Emilie Vaudou). Elle vit avec sa mère Etiennette (Christine Brücher), que « tout le monde croit veuve, mais qui est fille » et son grand-père (Eddy Letexier) malade et ruiné. Tous trois sont dans les griffes de l’agent d’affaires Rousseline (Laurent Méininger) qui propose à la mère de renoncer à la saisie de leurs biens en échange de la main de Cyprienne, qui aime un jeune employé de banque (Benjamin Hubert) tout aussi désargenté qu’elle mais d’un avenir prometteur.
Instruit, par le hasard de sa cavale, des périls dans lesquels se trouvent Cyprienne et sa mère, Glapieu, venu à Paris « pour y faire peau neuve et y planter l’oignon de la vertu », décide de tout faire pour arracher la famille et les deux tourtereaux des griffes de cette canaille de Rousseline qui explique avec cynisme, au moment même où il égorge ses victimes, « les malhonnêtes et les maladroits font des friponneries, nous, nous faisons des affaires ».

Hugo qui pleure, Hugo qui rit

Glapieu, qui ne pourra pas faire sa bonne action sans effraction, tant il est vrai que « pour aller de la rive coquine à la rive vertueuse, pas d’autre passerelle que le pont du diable », n’est pas seulement le bon samaritain par qui les méchants sont confondus. Acteur et commentateur, prenant à témoin le public avec une verve teintée d’humour noir, il est celui par qui Hugo, avec une distanciation quasi brechtienne, déshabille le mélo des oripeaux du sublime et ferraille, sabre au clair, contre le pouvoir de l’argent, la rapacité des banquiers, le règne des boutiquiers et des affairistes, épingle l’injustice sociale.
Au Théâtre national de Toulouse, Laurent Pelly, pour qui la vulgarité du monde décrit hier par l’exilé de Guernesey n’est pas sans similitude avec celle d’aujourd’hui, sa société à deux vitesses en panne d’ascenseur social, s’empare des rocambolesques aventures de Glapieu avec une jubilation dont l’évidence nimbe tout le spectacle.
Avec, comme toujours, à la manœuvre, Agathe Mélinand pour la dramaturgie, Chantal Thomas pour les décors, Joël Adam pour la lumière, le metteur en scène ne cherche pas à finasser avec Hugo, prend la pièce telle qu’en elle-même, pleurant d’un œil, riant de l’autre. Belles trouvailles scéniques, aspect « filaire » du décor, rigueur graphique des corps dans l’espace sont autant d’éléments qui tiennent le pathos à distance en même temps qu’ils soulignent l’aspect pamphlétaire de la pièce. A la manière, peut-être, dont les avaient crayonnés Victor Hugo dans la marge de son manuscrit, la scénographe a imaginé des décors comme dessinés sur le vide d’une page blanche. Le logement de Cyprienne, réduit ainsi à son arête, ne traduit pas seulement le dénuement et la pauvreté, mais suggère aussi le cadre d’une bande illustrée telle qu’aurait pu la dessiner Daumier et dans lesquelles les personnages, singulièrement ceux du monde de l’argent, sont des silhouettes anonymes, voire des pantins.
Superbement secondé par la fougue d’une troupe d’acteurs inspirés, Laurent Pelly orchestre là un magnifique et réjouissant spectacle populaire. De ceux qui divertissent tout en nous parlant de la marche du monde et des maux de la société.

Mille francs de récompense, de Victor Hugo. Mise en scène Laurent Pelly avec Jérôme Huguet, Laurent Meininger, Christine Brücher, Emilie Vaudou, Eddy Letexier, Benjamin Hubert, Rémi Gibier, Emmanuel Daumas, Jean-Benoît Terral, Vincent Bramoullé, Pascal Lambert.
Paris au Théâtre de l’Odéon du 11 mai au 5 juin, durée : 2h40 .
http://www.theatre-odeon.fr/

© Polo Garat Odessa

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