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Critiques / Autres Scènes

Melody par le cirque Alexis Gruss

par Gilles Costaz

Des chevaux qui dansent

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On en veut à nos yeux ! Les nouveaux nababs du cirque ne veulent plus qu’on voie les artistes et la piste tels qu’ils sont. Ils programment des lumières-écrans accompagnées d’un son qui matraque. Vous n’êtes plus au cirque puisque vous avez en live une image télé ! C’est le cas de ces faux grands shows comme le cirque Phénix ou les réalisations du Cirque du soleil dévoré par le bizness depuis ses débuts héroïques – dont on nous annonce qu’il va installer une antenne à Boulogne…

Avec Gruss, pas de bluff. La grâce et l’effort de l’homme et de l’animal sont sans masque, et la poésie et les frissons pénètrent dans l’âme du spectateur, sans passer par une technique de conditionnement. C’est le cirque de toujours, dit « à l’ancienne », mais en quête de renouvellement perpétuel. Au sein de la troupe a lieu un magnifique mano a mano entre la personnalité historique et toujours prépondérante, Alexis, et l’étoile de la nouvelle génération, Stephan, fils d’Alexis. De telle sorte qu’à force de changer insensiblement, d’année en année, le cirque Gruss est tout à fait différent, tout en restant identique.

« Melody », c’est le titre et le thème du nouveau spectacle, le trente-septième de la compagnie. Cela signifie que tous les numéros partent d’une chanson, d’un air de rock ou de comédie musicale, et que tous se déroulent sur cet air chanté en direct. Seuls, les numéros de clowns échappent à ce principe, tout en s’y rattachant de près ou de loin. Comme les chansons s’impriment dans la vie intime de chacun, on peut vivre ces numéros avec des émotions personnelles variables d’une personne à l’autre. Cela ne donne que plus de profondeur au sentiment du spectateur. Mais, selon qu’on est un amateur de Claude François, des Beatles, de Queen, de Nougaro, de Presley, de Bob Marshall, du groupe Abba, de Brel ou de Nirvana, on n’éprouvera pas nécessairement les mêmes vibrations que son voisin. En tout cas, les rapprochements entre les numéros de cirque et des partitions évoquant un tout autre univers peut être surprenant et enrichissant, tel le splendide ballet de chevaux dirigé par Alexis : six lusitaniens tournoyant sur les chansons les plus sentimentales de Claude François. Etrange et troublante association de la grâce animale et de la mémoire populaire.

Une nouvelle fois, les chevaux mènent le bal, non seulement parce que le spectacle équestre est le fondement même du cirque Gruss mais aussi parce que la nouvelle vague Gruss reprend les exploits d’autrefois. Ainsi Stephan et Nathalie réussissent-t-ils le très difficile « pas de deux » où l’homme, debout sur le cheval au trot, porte sa partenaire sur son épaule – un numéro stupéfiant qui fit naguère la gloire d’Alexis et Gipsy. Mais, précisément, les « anciens » sont là pour inventer encore. Gipsy fait danser les jambes de ses chevaux. Gipsy et Alexis, vêtus en mafiosi, font du Coppola à cheval ! Et tournent les incroyables manèges de ces équidés qui se croisent à contre-sens ou s‘associent selon la couleur de leur robe ! Il y a du génie dans ce dressage.

L’éléphante Synthia mène, elle, une autre danse, orchestrée par Firmin qui est un clown et un acrobate de haut vol. C’est cela qu’on aime dans ce cirque familial : que les grands et les petits sachent tout faire et abordent toutes les disciplines. Les jumeaux de dix-sept ans, Charles et Alexandre, sont d’étonnants cavaliers-jongleurs à présent. Nathalie, la femme de Stephan, fait sans doute le bond en avant le plus important, avec ce mémorable pas de deux équestre et un numéro aérien en tenue rose – sur La Vie en rose d’Edith Piaf ! Les artistes qui n’appartiennent pas à la famille, Francesco Fratellini, excellent clown (bon sang fratellinien ne saurait mentir), et Anna Michellety, la souplesse même dans l’air ou dans un cylindre d’anneaux, apportent un compagnonnage chaleureux dans cette ronde du rire et du risque, du rythme ou et du temps qui suspend son vol et reprend sa course.

Tout est parfait ? On regrettera toutefois qu’il manque une halte de silence, de mélodie pianistique ou de chant a cappella suspendant la forte masse sonore de l’orchestre. Le spectateur a besoin, parfois, de goûter son plaisir et son émerveillement dans son for intérieur, de se mettre à l’écart un instant d’un rythme endiablé. Mais l’on nous dit que, le jour de notre passage, le réglage de la sonorisation n’était pas encore totalement maîtrisé et affiné. Par ailleurs, le numéro où les Gruss se mettent à jouer de la clarinette et de divers instruments est un moment de musique sans orchestre, joué dans la simplicité et en duo avec le silence. Les yeux, en tout cas, sont à la fête, et notre amour du défi impossible, toujours présent derrière ces images d’hommes et de bêtes comme des tableaux de maîtres. Quelle majesté de l’image ! Et puis l’on rit. Alexis Gruss en rockeur, on ne vous l’avait pas dit. Mais on ne vous a pas tout dit, on ne peut tout révéler de ce tournoiement qu’on emporte avec soi.

Melody par le cirque national Alexis Gruss, mise en scène de Stephan Gruss, avec les Gruss : Alexis, Gipsy, Stephan, Nathalie , Firmin, Charles, Alexandre, Louis, Jeanne, les artistes invités : Francesco Fratellini, Anna Michellety, les chanteurs : France Maisonneuve, Stanislas Jankowiak, l’orchestre dirigé par Sylvain Rolland, chorégraphie de Sandrine Diard. Paris, bois de Boulogne, tél. : 01 45 01 71 26, jusqu’au 27 février (durée : 2 h 40 avec entracte).

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