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Critiques / Opéra & Classique

Manfred en quête des sommets

par Christian Wasselin

À la Philharmonie de Paris, la voix de Manfred se dérobe devant les splendeurs de l’orchestre de Schumann.

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À L’ORIGINE DE Manfred, « poème dramatique » entrepris à l’automne 1848 et créé quatre ans plus tard à Weimar sous la direction de Liszt, il y a le poème de Byron dont la lecture enflamme Schumann, qui note dans son Journal : « Grande excitation intérieure, lecture au lit : Manfred de Byron, nuit effroyable. » Quelque temps plus tard, il s’empare d’une traduction allemande signée Karl Adolf Suckow, la raccourcit, la réorganise, et en fait le moteur d’une œuvre qui comprend une fiévreuse et superbe ouverture suivie de quinze numéros pour solistes, chœur et orchestre, plusieurs comédiens étant chargés du texte parlé.

Le Manfred de Schumann n’a rien d’un opéra, ni d’un oratorio (tout comme celui de Byron avait peu à voir avec le théâtre) : si l’on excepte l’ouverture, qui creuse l’âme et les tourments de Manfred à coup de puissantes phrases lyriques, il est fait de pages toujours concises, qui installent des atmosphères sans chercher le développement. D’où un danger d’éparpillement que Georges Lavaudant avait en partie conjuré, quand il a mis en scène Manfred en 2013 à l’Opéra Comique, en confiant à un comédien les différents rôles parlés (sauf ceux de la Fée des Alpes et du Fantôme d’Astarté), les parties vocales étant alors chantées en allemand, et le poème traduit en français par Daniel Loayza.

À la Philharmonie de Paris, c’est une autre traduction, signée Gaëlle Merle*, qui a été utilisée. Cette fois, Éric Ruf est le seul comédien en scène, d’où l’impression d’entendre à la fois un personnage principal (car Manfred, dans sa détresse passionnée, est bien sûr le cœur du drame) et un narrateur présentant les différents personnages à renfort de « dit-il » ou « répond le chasseur ». Un autre inconvénient réside dans les conditions acoustiques : conçue pour le concert, et à ce titre plutôt réverbérante, la grande salle de la Philharmonie sert mal une voix de comédien, même (et surtout) si elle est amplifiée. Assis sur une chaise, Éric Ruf ne déclame pas suffisamment et se laisse submerger par les instruments au moindre mélodrame.

La beauté de l’instable

De leur côté, les voix solistes et celles du Chœur de l’Orchestre de Paris sont à leur meilleur, ainsi que l’orchestre lui-même, sous la direction de Daniel Harding, qui sert avec ferveur cet ouvrage étrange et instable dont la musique, toujours d’une grande beauté, se dérobe sans cesse. Un théâtre plus intime serait toutefois préférable pour accueillir cette espèce d’abîme habité qu’a imaginé là Schumann.

En première partie, l’orchestre jouait Teufel Amor (2012), hymne symphonique de Jörg Widmann inspiré d’un poème perdu de Schiller dont il ne reste qu’un fragment. Cette vaste page orchestrale introduite par les instruments graves (il y a même dans l’orchestre une clarinette contrebasse !), est faite ensuite de longues tenues des cordes et des vents soumises aux assauts des percussions et aux glissandos des harpes. Un solo de flûte conduit à une section plus lyrique, enfin à une brève coda convulsive. Il s’agit là, paraît-il, du combat entre le diable et l’amour (car l’amour, n’est-ce pas, est « paradis et fosse aux serpents »), mais l’érotisme annoncé laisse davantage la place à une démonstration de la part du compositeur qu’à une méditation en musique sur les vertiges de l’amour et de la transgression. Il y a bien plus de plaisir et de souffrance mêlés dans les gouffres de Manfred.

Illustration : Manfred par John Martin (dr).

* Elle est a été publiée par les éditions Allia.

Widmann : Teufel Amor ; Schumann : Manfred. Éric Ruf, récitant ; Chloé Briot, soprano ; Victoire Bunel, mezzo-soprano ; Yu Shao, ténor ; Edwin Fardini, baryton-basse ; Vincent Warnier, orgue ; Chœur et Orchestre de Paris, dir. Daniel Harding. Philharmonie de Paris, 6 février (ce concert a été redonné le 7 février).

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