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Critiques / Théâtre

Localement agité d’Arnaud Bédouet

par Gilles Costaz

Guerre familiale en bord de mer

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Pas de chance que le chef de famille soit décédé un 29 février : la cérémonie de l’éparpillement des cendres au-dessus de l’océan ayant échoué à la première tentative, il a fallu attendre quatre ans pour mettre sur pied un nouvel essai. Pas de chance que les quatre frères aient des tempéraments opposés et que l’un d’eux occupe la maison de famille sans être totalement approuvé par le clan. Pas de chance que l’un des frères mariés ait délaissé sa femme mais que celle-ci soit quand même au rendez-vous. Pas de chance que tout le monde ne soit pas d’accord sur la façon d’interpréter en chœur le chant fétiche de la famille, Le Temps des cerises. Pas de chance que le père décédé, savant et écrivain vénéré, ait laissé un texte inédit qui contredit son image de penseur irréprochable. Pas de chance que les portables captent mal ou pas du tout en ce bord de mer breton. Pas de chance que le vent du 29 février ne souffle pas dans la direction vers laquelle les cendres doivent être impérativement propulsées, testament oblige…
Les bonnes comédies sont faites de ces « pas de chance », de ces grains de sable qui font dérailler les mécanismes tournant bêtement à l’huile de routine. Des grains de sable perturbateurs, il y en a beaucoup dans la nouvelle pièce d’Arnaud Bédouet, l’auteur d’un Kinkali haut placé dans nos souvenirs. N’est-on pas sur le littoral breton ? Comme bousculées par la marée, les retrouvailles se passent dans la douleur entre les membres d’une famille qui n’ont pas une admiration entière pour l’idole réduite en une poignée de cendres et celui qui occupe la maison dans la posture du gardien du temple. Ça rouille, ça dérouille, ça grince, ça divise, ça éloigne, ça rapproche. Ça se ferme comme des huîtres, ça s’ouvre comme des coques. A la fin de la journée, plus rien n’est tout à fait comme avant. En unifiant l’intérieur (le salon) et l’extérieur (la plage et son rocher) dans un même décor et une même circulation, la mise en scène d’Hervé Icovic, très fine dans la variation météorologique des états d’âme, rend fluide la succession des scènes où se rejoignent ou se dissocient les individualités.
Arnaud Bédouet joue lui-même sa propre pièce en s’incarnant dans le rôle du gardien du temple, esseulé, un peu amer, faussement droit dans ses bottes et fragile sous ses carapaces : Bédouet joue parfaitement le théâtre de Bédouet ! Lisa Martino se charge de la belle-sœur à moitié abandonnée avec une intense sensibilité secrète. Thierry Frémont campe un frère lui aussi bourru, mais axé sur d’autres valeurs ; il en fait sourdre magnifiquement la douleur et le vertige. Anne Loiret est la sœur partie vers d’autres horizons et une indépendance d’esprit affirmée : la comédienne la dessine d’un trait juste et tranchant. Nicolas Vaude est le mari infidèle aux idées et aux pull-over flottants : il est d’une fantaisie supérieure. Guillaume Pottier interprète le frère cadet en injectant une pleine dose de différence joyeuse et de nouvelle génération.
Le thème où s’exprime Arnaud Bédouet – le regroupement d’une famille après un deuil – est très classique. On penser à Derniers Remords avant l’oubli de Lagarce ou Conversations après un enterrement de Reza. Mais, bien entendu, il y a le ton Bédouet, qui s’appuie beaucoup sur l’Histoire récente (les rêves et les promesses de la gauche) et cette équipée d’acteurs si convaincante, si réfléchie dans ce merveilleux miroir où les humeurs changent sans fin comme le ciel en Bretagne le 29 février, et même les 365 autres jours de l’année.

Localement agité d’Arnaud Bédouet, mise en scène d’Hervé Icovic, collaboration artistique de Marjolaine Aïzpiri, scénographie de Jean Hass, costumes de Cidalia Da Costa, lumières de Jean-Paul Pracht, musique de Stéphane Gibert, avec Arnaud Bédouet, Thierry Frémont, Anne Loiret, Lise Martino, Guillaume Pottier, Nicolas Vaude.

Théâtre de Paris, salle Réjane, 21 h, tél. : 01 42 80 01 81.

Photo Céline Nieszawer : Arnaud Bédouet et Anne Loiret.

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