Du 2 au 23 mai 2025 aux Ateliers Berthier Paris 17 è, Odéon - Théâtre de L’Europe.
Léviathan, conception et mise en scène de Lorraine de Sagazan.
Une justice expéditive qui ne passe pas.

Le Léviathan - figure philosophique et littéraire, de Hobbes à Michel Foucault -, confronte l’être au dilemme de la violence - son exercice légitime et sa régulation par le droit -, posant la question du monstre. Animal marin colossal et fabuleux depuis la Bible, le Léviathan symbolise le mal, la force, le pouvoir politique, sa férocité - horreur endémique à éradiquer avant la fin des temps.
Léviathan est le troisième volet d’un cycle conçu par Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix à partir de questionnements soulevés au cours d’une série de trois cents entretiens. Après La Vie invisible et Un sacre, Léviathan se penche, avec « les moyens symboliques et performatifs de la fiction », sur le système judiciaire expéditif, ses béances et ses alternatives. En fait, une accumulation de lieux communs dont le public a plus ou moins connaissance et dont l’« enveloppement » scénique ne suffit pas à effacer les manques du propos.
De la salle d’audience au parloir, du box des accusés à l’accueil pénitentiaire, Léviathan plonge dans l’univers âcre et sec de la procédure de comparution immédiate, une exception française décriée par les avocats et les magistrats vu son caractère expéditif. La machine judiciaire s’emploie à écraser aveuglement des citoyens déjà fragilisés et dépassés - coupables avant tout devant la société et en rien victimes. Or, des alternatives existent - dispositif restauratif, médiation animale - pour une justice moins répressive.
Les accusés témoignent tous d’un égarement, d’une faiblesse et d’une absence d’accompagnement qui les laissent au bord de la route. Lors de la comparution, ils sont irrémédiablement coupables d’être déjà ou encore là, face à la Présidente, au Procureur, à leurs avocats faillibles et impuissants qu’on entend à peine, face aussi aux surveillants de la Machine pénitentiaire.
Qu’un jeune homme quelque peu désorganisé, régleur de profession, vivant chez sa mère, encoure « quelques » mois de prison ferme pour avoir conduit la moto d’un « ami » sans permis ni casque, donne à réfléchir.
Qu’un Sans Domicile Fixe auquel on a volé le téléphone, ait injurié les responsables de l’ association d’accueil et des gens de police sollicités, soit un pauvre hère isolé si ce n’est un frère qu’il ne peut ou qu’on ne laisse pas joindre, soit passible d’enfermement.
Enfin qu’une femme désemparée dont la garde d’enfant a été confiée au père par ailleurs violent et coupable d’agissements à caractère sexuel sur la petite fille de six ans, mais qui ne semble pas inquiété pour autant par les autorités afférentes malgré les signalements de cette mère défaillante, que cette femme donc ait volé des vêtements enfantins dans un magasin, ait été prise en possession de deux cartes bleues ne lui appartenant pas, qu’elle ait insulté ceux qui l’ont arrêtée, soit exposée à de la prison ferme, fait réfléchir.
Le tribunal est un chapiteau au sol de terre meuble dont le plafond rappelle les voûtes de cathédrales ou de sites religieux emblématiques ou bien l’esthétisme de certains musées historiques entre Orient et Occident, auxquels on aurait ajouté une dimension concrète et charnelle, de la matière vivante, d’autant qu’un cheval piétine à plaisir le plateau terreux et silencieux, réconfortant une des accusés qui ne s’exprime pas, repliée sur sa douleur. La souffrance, on n’en a que faire : seule compte l’enfreinte à la loi, non l’être.
Les hommes et femmes de loi se meuvent et agissent au sens propre, tels des pantins manipulés, des marionnettes animées portant masques lisses de poupées inexpressives, vêtues de leurs robes noires pour ces audiences, parlant-chantant selon des mécanismes désinvoltes de comédie musicale. Or, face à ce peuple de la Loi, les inculpés ont enfilé sur le visage un bas qui les nie, perdant la même individualité et humanité que les précédents, mais de façon naïvement plus élémentaire et cheap, n’ayant nul droit à l’apparat.
Entre les deux mondes, un témoin authentique, Khallaf Baraho, s’adresse à la salle, déclamant outre-mesure un texte accusateur de cette fausse justice expéditive, convainquant encore les convaincus, racontant qu’il a été condamné, lui aussi, à quelques mois de prison ferme pour un délit mineur, en seize minutes et vingt-quatre secondes, ce que le public expérimente live à la fin de la représentation, tendu par un silence qui du coup ne passe pas.
Un spectacle à la dimension scénique et théâtrale inachevée ou inaboutie, surtout quand on connaît le talent indéniable et vérifié des précédentes créations de Lorraine de Sagazan, mais qui n’en emporte pas moins l’adhésion du public.
Léviathan, conception et mise en scène Lorraine de Sagazan, texte de Guillaume Poix - Léviathan (matériau) « Fragments et inédits du spectacle conçu et mis en scène par Lorraine de Sagazan », éditions Théâtrales, 2024, inspiré de faits réels, avec Khallaf Baraho, Jeanne Favre, Felipe Fonseca Nobre, Jisca Kalvanda, Antonin Meyer-Esquerré, Mathieu Perotto, Victoria Quesnel, Eric Verdin, et le cheval Oasis, dramaturgie Agathe Charnet, Julien Vella, assistanat à la mise en scène Antoine Hirel, scénographie Anouk Maugein assistée de Valentine Lê, lumières Claire Gondrexon assistée d’Amandine Robert, conception et création costumes Anna Carraud assistée de Marnie Langlois, Mirabelle Perot, création vidéo Jérémie Bernaert, création son Lucas Lelièvre assisté de Camille Vitté, musique comparution chantée Pierre-Yves Macé, chorégraphie Anna Chirescu, masques Loïc Nebrada, perruques Mytil Brimeur, mise en espace cheval Thomas Chaussebourg, travail vocal Juliette de Massy, musique enregistrée interprétée par Silvia Tarozzi (violon), Maitane Sebastián (violoncelle), travail masques Lucie Valon. Du 2 au 23 mai 2025, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h, relâches exceptionnelle les dimanches 11 et 18 mai
représentations surtitrées en anglais les vendredis 2, 9, 16 et 23 mai
Théâtre de L’Odéon - Ateliers Berthier 1, rue André Suarès Paris 17. www.theatre-odeon.eu / tél : 33 1 44 85 40 40.
Crédit photo : Simon Gosselin



