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Lettre ouverte à madame Christine Albanel

par Caroline Alexander

Plaidoyer pour l’exception culturelle française

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Madame le Ministre,

Tout d’abord, permettez-moi d’utiliser encore l’article traditionnellement masculin de votre fonction car j’ai beau cultiver des convictions féministes, je n’aime guère entendre écorcher ce trésor qu’est notre langue française.

Vous venez d’être nommée à la tête d’un ministère qui nous tient particulièrement à cœur, nous gens de presse et d’écriture, modestes porte-parole des hommes et des femmes qui interprètent le monde d’aujourd’hui et rêvent celui de demain. Bienvenue à vous rue de Valois, rue Saint Dominique ces hauts lieux que nous avons le privilège de fréquenter. La rumeur avait couru un temps que la nouvelle présidence de notre nation supprimerait ce porte-feuille pour le fondre dans celui de l’éducation et cette hypothèse avait soulevé bien des inquiétudes. Il n’en est rien et nous voilà soulagés. Non pas, parce que nous pensons qu’éducation et culture seraient des concepts opposés, bien au contraire nous militons pour que les deux soient associés. Mais il y a une différence entre la mission de veiller à l’éducation artistique à l’école, d’éveiller dès le plus jeune âge nos enfants à la beauté et aux questionnements de toutes les expressions de la culture, et celle d’en préserver le patrimoine, d’en promouvoir l’ouverture sur le futur. Ce sera désormais votre double et magnifique tâche.

Vos précédentes fonctions vous ont amenée à pénétrer en profondeur notre passé. Rien de ce qui appartient à notre histoire ne vous est probablement inconnu. Le ministre que vous êtes devenue va faire connaissance avec une section du monde des arts et de la culture qui est le ferment de notre devenir artistique : le spectacle vivant. Qu’il s’exprime en gestes par la danse, en sons par les musiques, en paroles par le théâtre, il fait voyager la notion, parfois vertigineuse, de l’éphémère. Moments fugitifs qui tantôt passent comme le vent, tantôt tracent des ondes dans les mémoires. Moments de simple plaisir ou de simple émotion, ou, moments qui bouleversent et dérangent parce que ce qu’on y voit, ce qu’on y entend n’a jamais été expérimenté ailleurs. Tout comme on peut se demander ce que serait la peinture d’aujourd’hui s’il n’y avait eu Picasso ou Andy Warhol pour un jour en bousculer les données, que serait devenu le théâtre sans Samuel Beckett, la danse sans Martha Graham ou Merce Cunningham. Et la musique, ces musiques qui nous imprègnent au fil des concerts, des opéras, que seraient-elles aujourd’hui sans Mozart, sans Wagner, qui atomisèrent les rites de leur temps, sans Schönberg, Webern, Messiaen ou Boulez, qui renouvelèrent ceux de notre présent ? Nés au cours d’événements fugaces ils modelèrent l’avenir. Nous avons besoin d’eux pour que demain soit riche de créations ouvertes sur nos songes.

Ces compositeurs, ces interprètes, ces poètes, ces acteurs, tous ces saltimbanques, tous ces rebelles du cœur et de l’âme ont besoin de nous. Ont besoin de vous. La France, par sa centralisation historique, par son ministère de la culture voulu par André Malraux est seule à avoir mis en place une structure nationale d’aide et de promotion à tous les langages de la vie culturelle. Depuis Jeanne Laurent la décentralisation a pris des relais en régions, mais c’est l’Etat qui en gère les mosaïques. Qui accompagne non seulement ceux et celles qui ont déjà effectué un parcours balisé, mais aussi celles et ceux qui se lancent dans l’aventure. C’est le devoir, l’honneur, la fierté de votre ministère d’épauler leurs prises de risque. Car sans elles il n’y aurait plus de création. Cette aide à la prise de risque fait partie de ce qu’on appelle « l’exception française ».

Continuez de lui donner toutes ses chances, madame le ministre, faites en sorte que nous restions exceptionnels, c’est à dire exemplaires.

Avec mes souhaits les plus vifs pour la réussite de vos missions et mes pensées les plus respectueuses.

Caroline Alexander

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