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Les dix ans du palazzetto Bru-Zane

par Christian Wasselin

Il y a dix ans, un petit (mais splendide) palais vénitien accueillait une jeune équipe de chercheurs et de musicologues dévoués à l’exhumation de la musique française du XIXe siècle.

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IL Y AVAIT LE CENTRE DE MUSIQUE BAROQUE de Versailles. Il y aurait, sur le même modèle, un Centre de musique romantique française. Oui mais, le lieu ? C’est quand Nicole Bru, directrice des laboratoires Upsa et présidente de la Fondation Bru, lui eut communiqué son désir de se lancer dans le mécénat artistique et d’utiliser pour ce faire le palazzetto qu’elle venait d’acquérir à Venise, qu’Hervé Niquet lui suggéra l’idée de consacrer cet endroit à tout un pan de la musique française méconnu, oublié, voire discrédité. Pour un Berlioz illustre en effet (mais toujours contesté), combien de compositeurs rejetés dans l’ombre ? Les Catel, Clapisson, Onslow et bien d’autres, mais aussi, plus avant dans le siècle, les Benjamin Godard et autre Victorin Joncières, allaient sortir du silence par le biais d’éditions ou de co-éditions de partitions et de disques, et bien sûr de concerts, à Venise, à Paris et maintenant un peu partout dans le monde.* Une activité étoffée désormais d’une radio (Bru Zane classical radio) disponible sur le site de la fondation.

Qu’on ne s’attende pas toutefois à une définition précise de l’épithète romantique. Le mot désigne ici la musique du « grand XIXe siècle », celui qui va de la Révolution à la guerre de 14, voire plus tard. Cet automne, ainsi, le festival qu’a imaginé comme chaque année l’équipe du Palazzetto, a pour héros Reynaldo Hahn (1874-1947). Un musicien qu’on ne saurait réduire à quelques mélodies et à quelques ouvrages légers tels que la délicieuse Ciboulette.** On a pu s’en rendre compte, le 21 septembre dernier, au sein de la Scuola Grande San Giovanni Evangelista de Venise, où le Quatuor Tchalik a fait entendre sa Romance pour violon et piano, puis son Deuxième Quatuor à cordes, dont le mouvement lent, riche d’harmonies étranges, suit un scherzo scintillant, enfin son Quintette pour piano et cordes, pourvu d’un Andante lesté d’une mélancolie presque funèbre.

De Venise à Paris

Au Théâtre des Champs-Élysées, à Paris, le 7 octobre, avait lieu le gala des dix ans du Palazzetto et des activités qu’il abrite. Une soirée en forme de fête, avec le Chœur du Concert spirituel et l’Orchestre de chambre de Paris, bien sûr dirigés par Hervé Niquet. Avec aussi un dispositif scénique simple conçu par Romain Gilbert : côté jardin, des personnages élégiaques joués par Véronique Gens, Cyrille Dubois et quelques autres ; côté jardin, des fêtards, parmi lesquels Ingrid Perruche, Rodolphe Briand, et même Olivier Py dans un numéro de travesti comme il les affectionne. Les uns et les autres étant bien sûr appelés à se rencontrer.

Le programme commence par l’ouverture de Madame Favart d’Offenbach, puis fait se succéder moments tragiques et moments comiques, pages sérieuses et pièces bouffonnes, toutes enchaînées avec un certain brio. On peut rester insensible au comique un peu appuyé de J’viens d’perdr’ mon gibus (1890) de Félix Chaudoir ou de l’air de la duchesse Totoche des Chevaliers de la Table ronde d’Hervé (1866), on peut trouver clinquante la Danse espagnole du Tribut de Zamora de Gounod (1881), on peut se demander s’il valait vraiment la peine de consacrer du temps et de l’énergie à ressusciter le tripotage de La Flûte enchantée par Lachnith (sous le titre Les Mystères d’Isis, 1801) – il n’empêche que plusieurs belles pages nous ravissent : la Villanelle de Charles VI d’Halévy (1843), chantée par Chantal Santon Jeffery, est précédée par un chœur rythmiquement inattendu ; Extase de Saint-Saëns (1860), sur un texte un peu mièvre de Victor Hugo, est d’un bel élan, accompagné par la harpe et les cordes de l’orchestre ; surtout, les « Couplets de la bretelle », dans Faust et Marguerite de Frédéric Barbier, qu’on a pu entendre l’été dernier au Théâtre Marigny, dans le cadre des « Bouffes de Bru Zane », sont chantés avec beaucoup d’esprit par Flannan Obé.

Méhul, un hyper-Gluck ?

Mais la grande surprise de la soirée est le stupéfiant finale du premier acte d’Adrien (1791) de Méhul, page dramatique, heurtée, spectaculaire, qu’on dirait sortie de la plume d’un Gluck ivre. Ne serait la composition un peu déclamatoire d’Edgaras Montvidas, on tient là des accents tragiques, soutenus par un orchestre tourmenté, avec notamment des percussions qu’Hervé Niquet fait cogner à loisir. On se demande presque s’il n’y a pas là d’intention parodique, tant la musique est fiévreuse, d’autant que des fumigènes sortent des coulisses pour souligner l’ambiance.

Le duetto de La Mascotte (1880) d’Audran, avec ses dindons et ses moutons, fait vraiment figure de scie à côté de cette grande scène, mais le Concertstück pour harpe et orchestre de Pierné (1903), joué par Emmanuel Ceysson, donne un aperçu de la musique instrumentale telle qu’on pouvait la concevoir au début du XXe siècle. La soirée s’achève par l’inévitable Offenbach (ici, le finale de l’acte III de La Vie parisienne), avant qu’un bis permette aux Chevaliers de la Table ronde d’effectuer un facétieux retour.

Le Centre de musique romantique française a donné l’occasion à de nombreux interprètes de faire leur un ensemble d’ouvrages, mais aussi de retrouver un style, une manière de dire, de chanter et de jouer. Il reste à espérer, maintenant, que toute cette activité permette aux orchestres et aux opéras du monde entier de renouveler leur répertoire et de défendre et illustrer, à leur tour, cent et quelques années de musique désormais disponibles et restitués à leur fraîcheur première.

Illustrations : le Quatuor Tchalik (dr).

* Un coffret de dix CD regroupant des extraits de publications antérieures, vient d’être édité sous le titre « The French Romantic Experience ».
** Le baryton Tassis Christoyannis et le pianiste Jeff Cohen viennent d’enregistrer les mélodies de Reynaldo Hahn (un coffret de 4 CD Bru Zane).

- « Belle Époque » : œuvres de Reynaldo Hahn par le Quatuor Tchalik et Dania Tchali, pianoforte ; Scuola Grande San Giovanni Evangelista, Venise, 21 septembre 2019.
- Gala des 10 ans du Palazzetto Bru Zane, avec Véronique Gens, Lara Neumann, Ingrid Perruche, Chantal Santon Jeffery, Judith van Wanroij, Marie Gautrot, Rodolphe Briand, Cyrille Dubois, Edgaras Montvidas, Flannan Obé, Olivier Py, Tassis Christoyannis, Antoine Philippot, Emmanuel Ceysson, Pierre Cussac, Vincent Leterme ; Chœur du Concert spirituel et Orchestre de chambre de Paris, dir. Hervé Niquet ; Théâtre des Champs-Élysées, 7 octobre 2019.

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