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Critiques / Théâtre

Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable d’Hervé Le Tellier

par Gilles Costaz

Une croisière dans une baignoire

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Au départ il y a un livre brillant d’Hervé Le Tellier, dans le style Oulipo et « Des papous dans la tête » (l’auteur appartient à ces deux chapelles), donc d’un humour aussi débridé que savant. A quoi peut-on penser dans le désordre du cerveau ? Le Tellier fait défiler un millier de réponses de son invention. Du genre : « Je pense que tous les champignons sont comestibles, certains une fois seulement », « Je pense qu’aimer, c’est souvent regarder ensemble dans la mauvaise direction », « Je pense qu’avec les jolies filles, j’essaie de paraître aussi intelligent qu’elles sont belles, et que je n’y arrive jamais », « Je pense que je ne saurai pas expliquer pourquoi on prononce orkestre et pas kef d’orkestre »… Le livre édité au Castor Astral emballe un jour Frédéric Cherbœuf et Etienne Coquereau, qui décident d’en tirer un spectacle.

Lorsqu’on voit la transposition au théâtre, on mesure le chemin parcouru par Cherbœuf et Coquereau. Ce qui était un festival de formules est devenu le monologue d’un homme utilisant désespérément le brio et l’humour pour plaire à une femme et se plaire à lui-même. Car, là, il y a un couple en scène. Au début, on ne voit qu’un acteur et une baignoire. Une voix féminine surgit, puis une jeune femme, martelant : « A quoi tu penses ? » Cette femme va poser la question cent cinquante fois – les adaptateurs n’ont pu garder que cent cinquante répliques ! Cela suffit à tracer le chemin zigzaguant du tandem homme-femme. La mise en scène de Cherbœuf tire le parti le burlesque mais aussi le plus vrai de cette situation folle au théâtre : des acteurs dans une baignoire pleine d’eau ! C’est à la fois le triomphe d’Eros et la triste banalisation des gestes des amants se lavant et se rhabillant dans une salle de bain.

Le spectacle fait défiler les jours et la progression de l’aventure, jusqu’au mariage, renouvelant ainsi la relation et le jeu des deux personnages. On se serait bien passé de la présence d’une cuvette de wc, les délicatesses de la cohabitation étant maintes fois représentées. Peu importe. Cette croisière dans une baignoire avec escales dans la garde-robes d’un couple est effectuée par Etienne Coquereau, qui a grande allure dans le bravache comme dans le brisé, et par Isabelle Cagnat, qui répète à peu près tout le temps la même interrogation (avec, quand même, quelques ajouts malicieux) et reste mutine à travers toutes ses variations. On adore ces marins d’eau douce, nos semblables, nos frère et sœur, vifs comme des moussaillons, songeurs comme des naufragés, constamment comiques.

Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable d’Hervé Le Tellier, adaptation de Frédéric Cherbœuf et Etienne Coquereau, mise en scène de Frédéric Cherbœuf, décor et lumière de Raphaël Dupeyrat, production de la compagnie Eulalie et Le Festival du mot, avec Etienne Coquereau et Isabelle Cagnat. Lucernaire, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 18 juin, puis, dans le off d’Avignon, à la Luna. (Durée : une heure).
http://www.lucernaire.fr/video/index.html

© Maëlle Grange

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