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Critiques / Théâtre

Les Serviteurs

par Jocelyne Sauvard

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A l’Etage, Madame et Monsieur sont peut-être déjà morts, mais retranchés dans la cuisine au sous-sol, les six serviteurs, eux, sont bien vivants. C’est-à-dire qu’ils continuent de suivre toujours les codes institués par leurs maîtres : ils respectent la hiérarchie, les habitudes, restituent leurs propos, réinventent le temps des ordres et des contrordres. Si dans les hauteurs c’est évanescent comme l’éther, en bas, ça vibre, ça analyse, ça questionne et ça évolue parfois dans les airs. La femme de chambre n’apparaît-elle pas pendue au bout d’un filin, quand elle vient d’en haut où, peut-être, elle a croisé Madame... Ou ce qu’il en reste, son fantôme, le fantasme d’une Madame omniprésente dans ses « dentelles froufroutantes ». Ainsi fait aussi le chauffeur pour Monsieur, et de le mettre en scène illico.

Univers à la fois onirique et réel

La fable cruelle de Jean-Luc Lagarce se déroule dans cet univers à la fois onirique et réel, montré par Gislaine Drahy, assistée par Julio Guerreiro, comme un amoncellement de vertus domestiques, face au vide ou à l’inanité de l’existence. « Cette pièce méconnue de sa jeunesse, souligne Gislaine Drahy, dit avec finesse les excès, le trop plein, le rejet et trouve actuellement une résonance si forte qu’il n’est pas besoin d’insister. » Elle n’insiste donc pas et reste fidèle à l’esthétique rigoureuse et à la légèreté qu’elle a choisies comme objectifs pour Théâtre Narration qu’elle dirige depuis vingt ans. D’habitude, plus que des pièces construites à l’avance, ce sont des textes littéraires, qu’elle donne à voir : Maurice Blanchot, Alessandro Barrico, François Bon, Maxence Firmine... « Mais entre une construction irréprochable, une écriture acérée et une langue si belle, Jean-Luc Lagarce laisse encore de la place à la poésie, donc tout est possible. »

Le double jeu des comédiens

Et peu à peu, l’estrade nue qui figure la cuisine, délimitée par un haut mur oblique qui monte vers les cintres comme vers un au-delà puisé aux sources de Dante, devient l’enfer. Mais un enfer propre. Rectiligne, baigné de lueurs argentées et galactiques, un peu comme l’acier d’une cuisine irréprochable qui prendrait sous l’effet changeant des éclairages des allures de garage, de débarras ou de navette spatiale. Tandis que la musique d’Alain Lamarche occupe l’espace, les comédiens manient avec bonheur le double jeu. Dans les corps des serviteurs, ils font entrer l’esprit de Monsieur et de Madame. Avec gravité, ils font comme si allaient continuer les choses de la vie. Ou plutôt les choses de la vieillesse et de la mort. Et c’est là où la pièce de Jean-Luc Lagarce fait grincer, parce qu’en bas, en haut, c’est ici. C’est ce par quoi passe, bien obligé, le monde mondialisé d’aujourd’hui.

Les Serviteurs, de Jean-Luc Lagarce. Mise en scène de Gislaine Drahy. Par le Théâtre Narration. Avec Michel Baudinat, Hugues Dangréaux, Liliane David, Julio Guerreiro, Emma Mathoulin, Christiane Rorato. Scénographie : Claude Chestier. Musique : Alain Lamarche. Lumières Nicolas Faucheux. La Passerelle-Scène Nationale de Gap et des Alpes du Sud. Tel : 04 92 52 52 44 (8 au 10 Novembre). La Comédie de Saint Etienne (10 au 14 janvier 2006. Tel :04 73 87 43 43. Le Grand Angle, Voiron (31janvier - 1er fevrier) tel :04 73 65 93 00.

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