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Critiques / Théâtre

Les Antilopes

par Jocelyne Sauvard

Quelque part en Afrique, un couple d’ici et maintenant

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L’auteur, Henning Mankel, est un homme sextuple à l’œuvre aussi diversifiée, à nos yeux parisiens, que les branches d’un hêtre scandinave puisqu’ici les genres ne se mélangent pas. Connu pour ses romans policiers (grand prix de la littérature policière décerné par l’Académie suédoise et prix Mystère de la critique), ses romans de littérature générale et ses fictions pour la jeunesse, il consacre depuis 1996 la plupart de son temps au théâtre, écriture et mise en scène, non pas dans la patrie de Strindberg mais bien dans celle du café et du Limpopo, au Mozambique, l’Afrique étant son continent de cœur, il y dirige le Teatro Avenida. Il mène d’autre part des ateliers d’écriture pour les malades du sida pour qu’ils laissent une trace écrite de leur passage ici-bas à travers un Memory book. Il vient de créer sa propre maison d’édition en Suède, Leopard Forlog, et y publie essentiellement des auteurs africains.

Chaleur, scotch, regrets et réflexions

Quelque part en Afrique, dans une maison avec mini bar et baie vitrée, un couple de blancs. L’homme, pas un colon mais le cadre détaché d’une compagnie dont la mission est l’irrigation, a saisi voilà plus de dix ans cette opportunité, assortie de bonnes intentions et d’un salaire à l’engrais : travailler en Afrique. La femme, pétrie au départ d’envies de rapprochements et de désir d’aventure est, elle, encore un peu en alerte face à la dérive installée. Ils ont chaud, picolent et les bruits de l’Afrique, ouap ouap des grenouilles, baillements de l’hippopotame, ne sont pas là comme fond musical mais bien comme partition majeure. L’homme en caleçon (Jacques Bonnaffé, à ce nom pas besoin d’ajouter l’épithète excellent, ça ferait pléonasme) ressasse en claudiquant sur son pied bandé. La femme, mignonne et fraîche (étonnante Luce Mouchel) navigue entre prise de conscience, regrets, ouap ouap et scotch. Edith, qui est de l’autre côté de la baie près des poubelles, bonne, boyesse, ramatou ou femme de ménage, alimente leurs propos. On finit par se demander si elle existe vraiment car on ne la voit ni ne l’entend jamais. En revanche les herbes sèches envahissent le living, pourtant modèle tout sécuritaire, comme ici.

Un huis clos infernal

Le couple parle aussi du gardien. Le gros sujet de rigolade c’est que, habitué à recycler leurs rebuts, il a utilisé le carton d’emballage de la chaîne et prénommé ses enfants Bang et Olufsen. C’est aussi désopilant qu’ un vieux routier du continent rouge qui, vous glisse la voisine, a appelé son gamin Fête nat, ou 14 juillet. Vous êtes censés rire, donc l’homme rit et ils attendent. Quoi ? L’heure du départ et l’arrivée de leur successeur qui, reprenant la campagne d’irrigation, va les délivrer de leurs ratiocinations et surtout de l’évocation d’enfants à la gorge tranchée, comme il s’en est vu à Soweto, Tigali ou ailleurs... La femme balance. Compassion, rejet ou envie pour ces gens capables de résister parmi les poubelles ? Et le mari ? Franchement sordide ou juste perdu quand il pousse des cris de chefaillon et des vagissements de bébé affolé.
Nous, rivés à nos fauteuils dans cette touffeur contagieuse, on se demande si ce fameux successeur (Jean-Charles Dumay) va venir enfin les délivrer de leur infernal huis clos, ou s’il est juste un mensonge de plus ou une vérité arrangée car trop sombre.

Des peurs qui démangent

"Il faut avoir non seulement du talent, du courage mais aussi des illusions", avait écrit Jean Pierre Vincent, le metteur en scène. Il se montre encore une fois en accord avec cette idée. Il pousse même la fable dans des retranchements d’ici et maintenant, peut-être même situés juste à quelques stations de RER du théâtre, enfin de quelque part en Occident. Il multiplie les déplacements et ruptures sur scène et de ce mouvement, on espère une issue. Il nous fait attendre, sans nous donner de certitudes mais des questionnements qui se prolongeront après la représentation. Un départ changerait le drame de vie de ces spécimens du genre humain ? Il ne nous fait rien miroiter, mais il les fait évoluer dans un chaos propre et d’un blanc étincelant qui peu à peu s’ensauvage. Non seulement de la végétation du bush mais des peurs. De ces peurs qui démangent et rongent au point qu’il faut les gratter avec une fureur si frénétique et si désordonnée qu’elles déclenchent les rires, même si elles évoquent la folie d’un certain présent sans futur.

Les Antilopes, de Henning Mankel, mise en scène de Jean-Pierre Vincent. Avec Jacques Bonnaffé, Luce Mouchel, Jean-Charles Dumay. Traduction Gabrielle Roszaffy, avec la collaboration de Bernard Chartreux. 17 janvier au 18 février 20H30 Théâtre du Rond Point, 01 44 95 98 00. (Le 6 février lecture au Centre culturel suédois 01 4478 80 20).

Crédit Photo : Philippe Delacroix

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