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Critiques / Théâtre

Les Ratés de Natacha de Pontcharra

par Gilles Costaz

Au bord du gouffre

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Les jumeaux, à leur naissance, ont été ratés. Ils ont une tête de rat. Ce n’est qu’un jeu de mots ? Non, c’est le point de départ d’une pièce totalement saisissante de Natacha de Pontcharra – qui a été créée le 1er mars et que la compagnie Roquetta ne donne pas de façon permanente, mais assez régulière à la Comédie-Nation. Les deux frères, que la génétique a un peu massacrés, sont en scène avec leur père. Par bribes, ils racontent leur histoire, terrible, car ils ont tenté de s’inscrire dans la vie sociale pour n’arriver qu’à un échec de caractère criminel. Le père essaie de garder le contrôle sur sa progéniture, il la recadre, en rappelant tout ce qu’il a fait pour ces êtres difformes dont la mère ne voulait pas et dont elle a essayé de cacher la différence sous des capuches, mais il tente aussi de les protéger. Au terme de l’aventure, il y a une victime, déchirée, morte, et la prison. Mais il n’y a pas de coupable, de vrai coupable. La tragédie était écrite au départ, et l’amour miraculeux qui aurait pu l’empêchée n’a pas eu lieu.

Le spectacle qu’a conçu Fanny Malterre est austère et splendide. Les trois personnages sont assis l’un à côté de l’autre, comme collés par l’hérédité, mais aussi au bord du gouffre, au-dessus d’un à-pic qu’ils ne veulent pas voir mais devinent. Ils se parlent en parallèle, n’osant que très rarement se regarder. Ce que jouent les acteurs, c’est la parole, mais aussi la pré-parole, un langage qui ne va pas au bout de lui-même et, qui, avec des mots bas de gamme, suspendus, détournés de leur sens habituel, mis bout à bout, parfois surtitrés, est d’une clarté absolue. Des récits et des idées cassés se répondent, illuminant les propos du père, à la syntaxe pourtant plus limpide.

Ce sentiment d’entrer dans l’indéterminé du cerveau (pour éviter les termes trop catalogués de la médecine, comme subconscient et inconscient), nous l’avons rarement éprouvé ainsi au théâtre. Trois acteurs, Jean-Christophe Allais, bouleversant d’enfance blessée, incroyable bloc d’humanité, Rainert Sievert, d’une très belle étrangeté qui associe la dureté et la tendresse – ce sont les jumeaux, et peu importe qu’ils ne se ressemblent pas physiquement, ils sont d’une manière théâtrale du même sang et de la même âme -, et Jean-Paul Vigier, qui incarne le père avec une bonhomie toujours troublée et lourde d’arrière-plans, pénètrent dans cette couche du cortex et opèrent un spectacle qui est un choc à la fois esthétique et cardiaque. Il faut, pour obtenir un moment d’une telle force sans effets, une précision rare dans l’économie des moyens, dans un accord extrêmement tendu avec ce texte exceptionnel. En cette heure condensée sur le faux repli des personnages, on vit plus qu’en trois heures de débordement d’émotions. C’est d’une beauté nouvelle, plus violente que la violence.

Les Ratés de Natacha de Pontcharra, mise en scène de Fanny Malterre, costumes de Delphine Capossella, lumière par Les Ratés, avec Jean-Christophe Allais, Rainert Sievert, Jean-Paul Vigier. Comédie-Nation, 77 rue de Montreuil 75011, Paris, tél. : 09 52 44 06 57. Les 23, 30 mars, 7, 13, 14, 20 et 21 avril (à 19 h ou 21 h, selon les jours). Texte aux éditions Quartett. (Durée : 1 h).

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