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Critiques / Théâtre

Les Enfants du paradis de Jacques Prévert

par Gilles Costaz

Une autre poésie que celle de Marcel Carné

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Folle idée que de porter Les Enfants du paradis au théâtre ! Mais ce n’est pas la première fois. Il y a une quinzaine d’années, Marcel Maréchal en avait fait une adaptation très copieuse, trop copieuse, peut-être (on y découvrait un jeune acteur appelé Guillaume Canet). Le spectacle que propose le Lucernaire est d’une autre ambition : il met de côté le film de Marcel Carné (mais oui ! ) et garde un certain nombre de moments qui sont traités dans une ambiance plus moderne (on parle du Boulevard du crime, mais la musique est plutôt rock). Il n’y a que quatre acteurs, qui se partagent les personnages retenus : le mime Baptiste, l’acteur Frédérick Lemaître, la belle Garance, le tueur Lacenaire…

Philippe Honoré a pioché dans le scénario ce qui convenait à une rêverie qui serait une recomposition sélective et affective. Il a opéré ses choix sous le regard d’Eugénie Bachelot-Prévert, la petite-fille du poète, et préféré l’émotion à la construction rigoureuse d’une histoire. Philippe Person a placé, ou déplacé, les scènes dans un décor le plus souvent nocturne où se devinent des passages ombreux pour promenades d’amants ou de criminels, un comptoir de café, la façade d’un théâtre… Des malles rouges avec des slogans ajoutent une note quelque peu surréaliste. Avec ce minimum d’interprètes et d’accessoires, renaît l’aventure du jeune amoureux de Garance et du tonitruant acteur de mélos lancés dans un Paris d’ambitions, de classes sociales et d’amour fou. Ce qui devrait manquer le plus aux cinéphiles, ce sont les scènes de pantomime : l’art de Deburau n’est ici évoqué que par le texte, jamais par le jeu.

Au lieu d’une grande fresque c’est une succession d’instantanés qui attendent le spectateur : des moments arrachés au temps et suspendus entre le passé et le présent. On n’échappe au rétro des cris populaires d’antan comme « Marchand d’habits ». En fait, deux poésies, l’une rétrospective, l’autre nourrie de notre actualité, se mélangent d’une manière étrange, à partir du texte de Jacques Prévert dégagé de ses interprètes mythiques. Il y a quelque chose de plus fragile, qui fait étinceler les mots de façon plus douce. Philippe Person incarne surtout le personnage de Frédérick Lemaître, il le fait avec beaucoup d’allure et d’élégance. Florence Le Corre-Person est, avant tout, la séduisante Garance, avec une jolie présence rêveuse et un jeu mélodieux fort différents de ce que faisait Arletty. Yannis Bougeard, qui se charge de personnalités fort opposées, de Baptiste à Lacenaire, donne à chacune de ses interventions une force secrète et brûlante. Sylvie Van Cleven se charge avec un humour discret d’une série de figures hautes en couleur. Le spectacle de Person et de son équipe est un peu comme une photographie retouchée par Warhol : il ne remplace pas l’original mais lui donne une autre vérité, celle du moment où se rencontrent la beauté d’hier et la beauté d’aujourd’hui.

Les Enfants du paradis d’après le scénario et les dialogues de Jacques Prévert, adaptation de Philippe Honoré, mise en scène de Philippe Person, décor de Vincent Blot, lumières d’Alexandre Dujardin, costumes de Marion Robillard et Bédite Poupon-Joyeux, avec Yannis Bougeard, Florence Le Corre-Person, Philippe Person (en alternance avec Pascal Thoreau), Sylvie Van Cleven. (durée 1h30)
Lucernaire, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 30 mars.

Photo Christophe Gsell

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