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Critiques / Théâtre

Léocadia de Jean Anouilh

par Gilles Costaz

La vie n’est plus un songe

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Artificier du dialogue, Anouilh agace ou enchante selon les pièces. Il peut être amer, réac jusqu’à l’insupportable. Il incarne aussi la fin d’un style. Après lui, on n’écrira plus dans ce brio qui se grise de ses formules, on cassera tout ce théâtre aux fines et élégantes pointes d’épingle. Dans cette production proliférante (tout le théâtre d’Anouilh ne rentre pas dans les 3000 pages des deux volumes de la Pléiade qui lui sont consacrés ! ) Thierry Harcourt a choisi Léocadia, pièce qu’on n’avait pas vue depuis longtemps et qui appartient à la meilleure veine de l’auteur. C’est un conte mélancolique. Un prince russe a été follement amoureux d’une cantatrice roumaine, Léocadia, qui est morte brutalement, dans un accident de voiture.
Il s’est replié dans le souvenir au point de ne plus distinguer la réalité de l’imaginaire. Une duchesse s’est attachée à l’entourer de tout ce qui constituait son passé : elle a fait construire à l’identique, dans le parc du château, des lieux que le prince fréquentait et engagé à l’année des passants qu’il côtoyait. Elle n’a plus qu’à trouver un sosie de Léocadia pour que le mirage soit complet. Elle le dégotte en la personne d’une petite couturière qui accepte d’incarner, en actrice, la chanteuse disparue. Le prince se prend au jeu, mais pas au jeu prévu.
Il va s’éprendre de cette jeune femme, mais en brisant le rêve dont il était prisonnier. La vie ne sera plus un songe.

Cette grande qualité stylistique des années 40 – hé oui, en pleine guerre, le théâtre continue : Anouilh voit le monde sous l’influence de Giraudoux, dont il retrouve les inflexions -, ce raffinement auquel Poulenc ajoute ses notes tristes en composant la musique de la chanson de la pièce, Les Chemins de l’amour, Thierry Harcourt les met en scène avec un exact sens du mirage bouffon et douloureux à la fois. Il y a de faux tableaux aux murs, le taxi est en carton mais l’espace est quasi vide pour que l’action tourne comme un bal intérieur, une valse des esprits, des acteurs jumeaux (Pierre Dumas, Jean-François Guilliet) participent au jeu troublant des apparences et des ressemblances. La lenteur des émotions se déploie dans une secrète rapidité.

Geneviève Casile incarne la duchesse autoritaire et manipulatrice ; le cheveu court et la diction prompte, cette grande actrice oublie là le registre émotionnel ou noble qui a longtemps été le sien et débusque chez elle une fantaisie vacharde qui met en joie. Davy Sardou, en prince longtemps inconsolé, sait être double, fragile et puissant, sonore et silencieux. Noémie Elbaz, la fausse princesse, sera, pour beaucoup, une révélation ; elle a la beauté et les accents touchants des ingénues à l’âme profonde. Cédric Colas jongle habilement avec les conventions du personnage de baron. Lorsqu’on monte Anouilh, on va trop souvent vers le trop de dentelles, d’accessoires, de fanfreluches, d’apparat. Le spectacle de Thierry Harcourt, profitant sans doute des contraintes d’un budget économe, évacue toute cette profusion et fait entendre la pureté d’une sonate quand d’autres préfèrent les lourdes masses orchestrales.

Léocadia de Jean Anouilh, mise en scène de Thierry Harcourt, décor de Patricia Rabourdin, costumes de Hélène Foin-Coffe, musique de Eric Slabiak enregistrée par Stéphane Larrat, chorégraphie de Mikaël Wattincourt, avec Geneviève Casile, Noémie Elbaz, Davy Sardou, Pierre Dumas, Cédric Colas, Jean-François Guilliet. Théâtre 14-Jean-Marie Serreau, tél. : 01 45 45 49 77, jusqu’au 30 octobre (durée : 1 h 50).

photo Lot

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