Histoire du soldat de Stravinsky au Châtelet jusqu’au 29 juin
Le premier Faust de Stravinsky
Une splendide production de l’Histoire du soldat fait d’un opéra de tréteaux un spectacle où l’univers du cirque s’impose avec éclat.
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- 21 juin
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STRAVINSKY A TRAITÉ PAR DEUX FOIS le mythe de Faust. Une première fois pendant la Première guerre mondiale, alors que l’heure était à l’austérité. Une seconde fois trente ans plus tard, lorsqu’il découvrit à Chicago, à l’occasion d’une exposition, les toiles de William Hogarth qui allaient lui inspirer son opéra The Rake’s Progress, créé en 1951 à la Fenice de Venise. C’est la première fois qui nous intéresse ici, le Théâtre du Châtelet ayant eu la bonne idée de représenter l’Histoire du soldat, ouvrage modeste par ses moyens et ses proportions, mais ambitieux par son propos, qui raconte l’histoire d’un soldat échangeant avec le diable son violon contre un livre capable de lui révéler l’avenir.
Nous sommes en 1917. Stravinsky est réfugié en Suisse, il oublie les fastes des ballets d’avant-guerre mais n’en a pas moins envie d’écrire de la musique. C’est alors qu’Ernest Ansermet lui présente l’écrivain Charles-Ferdinand Ramuz et que naît, sur un texte de ce dernier, l’Histoire du soldat. Stravinsky la destine à trois comédiens-récitants (le Lecteur, le Soldat et le Diable) et sept instrumentistes (violon et contrebasse, clarinette et basson, trompette et trombone, percussion), maigre effectif imité du théâtre de foire. L’œuvre sera créée sous la direction d’Ansermet le 28 septembre 1918 à Lausanne, mais la grippe espagnole aura raison du projet de tournée, de place de village en place de village, qu’avaient imaginée les trois compères.
Le luxe au secours des tréteaux
Œuvre modeste ne signifie pas musique anémiée ou théâtre du pauvre. L’Histoire du soldat, annoncée comme une « histoire lue, jouée, mimée et dansée », fait appel à plusieurs disciplines et mêle allègrement le sarcasme et le lyrisme. Mais c’est à un petit lieu (des tréteaux ou un théâtre aux dimensions réduites) qu’elle est destinée, et le Châtelet est peut-être une salle trop vaste et trop fastueuse pour que l’esprit de Ramuz et Stravinsky s’y retrouve entièrement. C’est ainsi que les sept instrumentistes, incisifs, acides, berçants quand il le faut, et placés sous la direction précise d’Alizé Léthon, se retrouvent au fond de la scène, en haut d’un immeuble éventré (la guerre !), les trois comédiens évoluant parmi des artistes de cirque grimés et déguisés… comme dans un spectacle qu’aurait pu signer Olivier Py : virilité ambiguë, masques d’animaux, déguisements ou accessoires de cuir, on retrouve là une panoplie familière au directeur du Châtelet !
Karelle Prugnaud, qui signe la mise en scène, nous offre ainsi un spectacle fort bien réglé, avec de réels moments de tendresse (la pantomime réunissant le Soldat et la Princesse, réellement manipulés par le Lecteur) mais peut-être un peu trop luxueux, avec en outre des bruits superflus (explosions, grondements) qui nous rappellent qu’est racontée là l’histoire d’un soldat – oui mais d’un soldat en permission : mettre en scène un char d’assaut a quelque chose ici de superflu. On applaudit en revanche sans réserve les artistes circassiens, notamment les deux acrobates qui voltigent avec une grâce vertigineuse, suspendues aux deux extrémités d’une poutre.
Les trois comédiens sont eux aussi acrobates et jongleurs, en particulier Nikolaus Holz, membre de la compagnie Pré-O-Coupé, pourvu d’un accent allemand qui donne du relief au personnage du Diable, tout en maigreur et habillé de rouge. Vladislav Galard (le Lecteur) et Xavier Guelfi (le Soldat), munis d’un micro comme le précédent, ont parfois tendance à crier, mais le spectacle n’a pas fait le choix de l’intimité ou de la confidence, comme on l’a dit. Ne s’agirait-il là plutôt là de l’Épopée du soldat ?
Illustrations : ce diable de Nikolaus Holz (en haut) ! et la scène de la poutre (en bas). Photos Thomas Amouroux
Stravinsky : Histoire du soldat. Avec Vladislav Galard (le Lecteur), Xavier Guelfi (le Soldat), Nikolaus Holz (le Diable), Alexandra Poupin (la Princesse, rôle muet). Mise en scène : Karelle Prugnaud ; scénographie et costumes : Pierre-André Weitz ; lumières : Bertrand Killy ; direction musicale : Alizé Léthon. Théâtre du Châtelet, 20 juin 2025 ; représentations suivantes : 21, 24, 25, 28 (matinée et soirée), 29 juin.



