David et la Révolution à l’auditorium du Louvre les 28 novembre et 5 décembre

Le peintre, le Louvre et la musique

Deux concerts très réussis nous font entendre quel était l’état de la musique en France au temps de David, peintre qui eut l’habileté d’illustrer les idéologies successives auxquelles il fut confronté.

Le peintre, le Louvre et la musique

IL EST TOUJOURS ARBITRAIRE ou aléatoire de faire correspondre différentes disciplines artistiques appartenant à la même époque (qu’est-ce que la musique impressionniste ?). Il est toujours intéressant, en revanche, d’écouter, a fortiori de découvrir des œuvres composées par des musiciens contemporains de tel ou tel peintre. C’est le cas à l’Auditorium du Louvre où, en contrepoint à l’exposition sobrement intitulée « Jacques-Louis David », est organisé un captivant cycle de concerts.

Le premier des concerts auxquels nous avons assisté, le 28 novembre, affichait deux symphonies on ne peut plus différentes. L’une des treize symphonies concertantes de Jean-Baptiste Davaux, d’abord, composée en 1794 et, comme son titre l’indique, « mêlée d’airs patriotiques ». Né en 1742 à La Côte-Saint-André (ville natale de Berlioz !), joué par le Concert spirituel avant la Révolution, inventeur d’un système permettant de battre le temps avant l’arrivée du métronome, Davaux fut fonctionnaire sous la Terreur, traversa l’Empire sans anicroche et mourut paisiblement en 1822. Sa Symphonie concertante en sol majeur avec deux violons solistes (ici Pierre Fouchenneret et Ida Derbesse, très à l’aise), permet de reconnaître La Marseillaise, La Carmagnole, Cadet-Roussel ou Ah ça ira au fil d’une trame qui n’a rien de l’ambiguïté des symphonies d’un Haydn.

Pour la Symphonie « Héroïque » de Beethoven, de dix ans postérieure, on change bien sûr de style, et d’abord d’instrumentarium : les deux cors et les deux hautbois de Davaux cèdent la place à un effectif plus étoffé, mais le nombre des cordes ne change pas (cinq violoncelles, trois contrebasses). L’Orchestre Ostinato ne joue pas sur instruments historiques. Mais, sous la baguette de Julien Leroy, l’esprit de Beethoven est bel et bien là. Précision impeccable, vifs contrastes dynamiques, tempos tenus, la Symphonie « Héroïque » brille de tous ses feux, ce qui n’est pas étonnant si l’on rappelle qu’Ostinato est une formation-tremplin réunissant de jeunes musiciens qui s’apprêtent à aborder une carrière professionnelle et combinent excellence du niveau technique et enthousiasme inentamé. Peut-être le dernier mouvement souffre-t-il d’une (très) légère baisse de tension (même si on apprécie le passage confié aux seuls chefs de pupitre du quatuor), mais les cors sont impeccables dans le scherzo, et les bois volubiles ; on aimerait dire, comme Lélio, à la fin de l’œuvre de Berlioz : « Votre exécution est remarquable par la précision, l’ensemble, la chaleur ; vous avez même reproduit plusieurs nuances fort délicates. »

Talents révolutionnaires

Une semaine plus tard, voici venir Les Talens lyriques de Christophe Rousset à la tête d’un programme de symphonies dites « révolutionnaires ». Oui mais la musique d’une époque révolutionnaire peut-elle être qualifiée de la même épithète ? Ou l’adhésion populaire n’impose-t-elle pas au contraire les rythmes et les harmonies les plus consensuelles, les audaces esthétiques étant réservées aux dilettantes, aux audacieux, aux esprits forts qui persistent à travailler dans les marges, loin des foules fanatisées ? Débat que nous n’aurons pas ici, où nous nous contenterons d’apprécier la belle humeur des Talens lyriques et de Christophe Rousset, un peu plus déboutonnés que parfois, qui nous offrent un panorama de la symphonie française à la bascule du XVIIIe et du XIXe siècle.

Tout commence avec quelques pages extraites d’Orphée et Eurydice de Gluck, mise en bouche très bien venue, même si on aurait aimé une flûte plus éloquente dans le « Ballet des ombres heureuses ». De François-Joseph Gossec (1734-1829), on ne connaît guère aujourd’hui que la Messe des morts, mais ce compositeur fécond, qui a traversé tous les régimes, de Louis XV à Charles X, a écrit aussi de nombreux opéras et plusieurs dizaines de symphonies, dont la Symphonie en si bémol majeur, op. 6 n° 6, pour cordes seules, munies d’un plan inhabituel : un Allegro, un mouvement lent, un autre mouvement lent s’enchaînant à une fugue, et un menuet final. L’ensemble est un peu pâlot, et si l’Allegro peut séduire, le Minuetto final engourdit l’auditeur – qui est tout à coup secoué par une œuvre beaucoup plus enlevée : la Symphonie concertante n° 2 en fa majeur de François Devienne (1759-1803), compositeur qui sombra dans la folie et mourut à l’asile de Charenton. Un menuet conclut également cette partition, mais la présence d’un quatuor d’instruments solistes (flûte, hautbois, cor, basson) donne un relief particulier à cette musique. Au sein des Talens lyriques, le valeureux basson fait preuve d’une verve toute particulière et les cordes sans vibrato donnent un bel élan à l’interprétation.

On change encore de dimension avec la Deuxième Symphonie de Méhul, de douze ans postérieure à la Symphonie concertante de Devienne, et contemporaine des Cinquième et Sixième Symphonie de Beethoven. On trouve là tout à coup une énergie, une imagination sonore qui permettent de se demander pourquoi les symphonies de Méhul sont aussi rarement inscrites à l’affiche des concerts. La phrase ascendante des cordes graves qui ouvre la partition, la vigueur de la partie de timbales, la présence des clarinettes, tout donne un bel éclat à cette musique que Christophe Rousset et ses Talens lyriques mènent à la victoire.

La Symphonie fantastique de Berlioz (1830), que nous citons ici pour mémoire, marque une date dans l’histoire de la musique, et ouvrit d’une certaine manière la porte à la symphonie française. Il n’empêche que plusieurs partitions écrites auparavant, et que Berlioz ne connaissait sans doute pas (de Méhul, il appréciait avant tout les opéras, et c’est avec Beethoven qu’il entra dans le monde de la symphonie et de ce qu’il appelait « le genre instrumental expressif »), méritent notre curiosité : la genèse de la symphonie ne se trouve pas seulement chez Haydn et chez les musiciens de l’école de Mannheim.

Illustration : Le Serment des Horaces (détail), une belle scène tragique peinte par David (dr)

Davaux : Symphonie concertante en sol majeur mêlée d’airs patriotiques pour deux violons et orchestre – Beethoven : Symphonie n° 3 « Héroïque ». Ida Derbesse et Pierre Fouchenneret, violon ; Orchestre Ostinato, dir. Julien Leroy. Paris, Auditorium du musée du Louvre, 27 novembre 2025.
Gluck : Orphée et Eurydice, extraits - Gossec : Symphonie en si bémol majeur op. 6 n° 6 - Devienne : Symphonie concertante n° 2 en fa majeur pour flûte, hautbois, cor et basson - Méhul : Symphonie n° 2 en ré majeur. Les Talens lyriques, dir. Christophe Rousset. Paris, Auditorium du musée du Louvre, 5 décembre 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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