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Critiques / Festival / Théâtre

Le mal court de Jacques Audiberti

par Gilles Costaz

L’impossible innocence

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Parfois avalé par l’ombre de l’oubli et régulièrement ressuscité par les gens de théâtre qui aiment son génie, Audiberti est un auteur dont la langue a une luxuriance inégalée. Parfois les mots emportent l’intrigue dans un tourbillon qui brouille la clarté du récit, mais la parole est toujours dans la magnificence. Le mal court est sa pièce la plus ordonnée, la plus classique aussi et la plus souvent jouée : un chef d’oeuvre que le poète a situé dans un royaume de fantaisie, à l’époque de Louis XV, et qui est la fable de la jeunesse trompée, de l’impossible innocence. Dans son petit domaine de Courtelande, la princesse Alarica attend l’arrivée du roi qui doit l’épouser. Elle va être bernée deux fois, d’abord avec le passage d’un imposteur qui se fait passer pour le roi Parfait (ainsi s’appelle-t-il, ce monarque imparfait !) puis avec la venue de l’authentique roi Parfait qui ne tiendra pas sa promesse pour raison d’état et s’en ira épouser une femme utile aux stratégies entre grands de ce monde. Alarica, bouleversée, changera d’âme et deviendra à son tour féroce, proclamant comme règle du monde : « Le mal court ».
Chistophe Thiry a plutôt monté des auteurs du répertoire : son Attrape-Théâtre les a dopés à la jeunesse, à l’énergie et à l’invention. Pour Audiberti, plus contemporain mais tourné là vers une satire des grands siècles et de leurs vanités, il met en place un dispositif qui revêt tout d’abord un certain brio versaillais puis perd ses draperies : l’élément central est un échafaudage de tubulures sur roulettes où l’altitude est beaucoup moins royale qu’on pouvait le penser. Le décor révèle sa trivialité à mesure que tombent les illusions de la princesse. Thiry casse ainsi le contexte habituel et crée quelque chose de mobile et assis entre deux siècles. Et connaît-on beaucoup de metteurs en scène qui font à la fois la mise en scène, le décor, jouent l’un des rôles (en l’occurrence, il interprète le maréchal) et se place à intervalles réguliers à l’avant-scène pour interpréter sa propre musique ? Il est très doué, Thiry, mais la pièce d’Audiberti ne peut exister sans une Alarica exaltante. Le rôle a été tenue par Suzanne Flon (à la création, en 1947), Silvia Monfort, Anne-Marie Philipe, Isabelle Carré, Françoise Gillard, Julie Delarme... Juliette Laurent leur succède, avec aplomb, avec moins de souci de plaire, moins de joie mutine mais dans une implication sans détour, vive et joueuse, où se reflètent la jeunesse et la sensualité d’aujourd’hui. Elle est une belle et grande Alarica. Autour d’elle, Valentin Papoudof, Guillaume Tagnati, Côme Thieulin, Geneviève de Kermabon sont sournois avec talent car leurs rôles ont un caractère de duplicité, et certains d’entre eux multiplient la duplicité par deux en jouant deux personnages ! Sans doute y a-t-il une baisse de tension au troisième et dernier acte mais c’est sans doute dû à Audiberti lui-même qui prend le temps de chercher et de trouver son deuxième souffle. Le mal court, et il court bien dans ce spectacle de baladins à hue et à dia entre le ciel et la terre.

Le Mal court de Jacques Audiberti, mise en scène, musique et scénographie de Christophe Thiry, costume d’Annamaria Di Mambro et Julie Brochier, lumière de Cyril David, avec Geneviève de Kermabon, Juliette Laurent, Valentin Papoudof, Guillaume Tagnati, Côme Thieulin, Christophe Thiry.

Théâtre des Lucioles, Avignon, 20 h 40.

Photo Bernard-Michel Palazon/Dédé Anyoh.

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