Accueil > Le Sacrifice du cheval de Michaël Cohen

Critiques / Théâtre

Le Sacrifice du cheval de Michaël Cohen

par Gilles Costaz

La mise en crise de nos crises

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Dans la nouvelle pièce de Michaël Cohen, l’auteur déjà très remarquable des Abîmés et de Le soleil est rare (et le bonheur aussi), il est question d’eau empoisonnée. On pourrait dire que son écriture est à l’image de cette eau dangereuse. Son style va vite, limpide, avec beaucoup de drôlerie, mais il transporte insidieusement de l’acide, qui renvoie à une vision noire de l’être humain et du monde moderne. Néanmoins, quels crépitements de rires suscite un texte de Michaël Cohen, comme Le Sacrifice du cheval ! Dans un appartement dont on ne sait pas très bien où il est situé, à un moment de l’année qu’on n’identifie guère (cela ressemble pourtant à la période des vacances, mais on peut se tromper), quelques membres d’une famille où se mêlent des partenaires amoureux et des amis (il faut un peu de temps pour faire le tri), tout le monde se sourit mais toutes les relations sont en crise. Et voilà qu’un des garçons amène une jeune fille qui ne sait pas où aller et qui – étrange manie - ne se déplace pas sans un banc de jardin qui lui est cher et qu’elle place dans l’entrée. Cette intrusion n’arrange rien, d’autant plus que cette belle créature est un peu l’ange du Théorème de Pasolini. Elle dispense des consolations sensuelles sans penser à des relations durables. Face à l’eau troublée et à la jeune femme troublante, le groupe ne peut survivre tel qu’il est. Qui jouera le cheval qu’on sacrifiait dans certaines civilisations anciennes pour retrouver la paix ?
Il y a une dimension mystérieuse, un sens personnel du monde chez Cohen mais ses personnages sont les gens d’aujourd’hui, et surtout la jeunesse. Ils se parlent, s’aiment, se rejettent, se prennent à partie, comme tout un chacun. Ils sont charmants sans être angéliques. Certains ont le culot d’être désagréables et de tourner le dos à la bien-pensance. C’est pour cela qu’ils sont fort amusants dans leurs bisbilles et à travers leurs vérités qu’ils lâchent au moment où ne les attend pas. Mais sommes-nous face à une comédie, à une satire, à un cri de caractère écologique, à un tableau de mœurs, à une tragédie symboliste ? A tout cela à la fois sans doute, mais avec une légèreté apparente qui brouille allègrement les frontières répertoriées. C’est dire que mettre en scène une œuvre de Cohen n’est pas une mince affaire. Tristan Petitgirard a parfaitement résolu cette complexité en trouvant l’esprit, l’humeur qu’il fallait. Ces gens semblent sortir d’une BD ou d’un film contemporains. Pour la plupart, ils foncent, innocents de ce qu’ils provoquent, et leurs croisements dans l’entrée de l’appartement créent à chaque fois des incidents qu’ils ne mesurent pas. La musique sur orgue de cristal, jouée en direct par Michel Deneuve, accompagne bien cette fausse désinvolture, ce sens de la fête toujours pris en défaut, puisque la mort rôde derrière l’agitation du groupe. Les acteurs imposent tous une personnalité différente. Frédéric Andrau, généralement sollicité dans les registres de la séduction et de la douceur, est épatant dans la férocité souriante. Fannie Outeiro compose, pour être la visiteuse que l’amour obsède et ennuie, un jeu d’une belle placidité et lourd d’arrière-pensées. Marine Montaut incarne le personnage le plus blessé dans un équilibre accompli entre l’exaspération nerveuse et le numéro de charme. Barbara Tissier grimpe haut dans les degrés de la colère pour en redescendre habilement. Jérémy Bardeau et Benjamin Boyer savent être lunaires d’une manière différente : le premier joue joliment le déphasage intégral, le second colore finement de tristesse sentimentale sa façon de ne pas comprendre la brutalité de la vie.
Tout compte fait et au bout du compte, cette subtile mise en crise de nos crises est un régal d’intelligence.

Le Sacrifice du cheval de Michaël Cohen, mise en scène de Tristan Petitgirard, scénographie d’Olivier Prost, lumières de Denis Schlepp, chorégraphie de Mélanie Dahan, vidéo de Mathias Delfau, son de Michel Winogradoff, musique en direct de Michel Deneuve, avec Frédéric Andrau, Jérémy Bardeau, Benjamin Boyer, Marine Montaut, Fannie Outeiro, Barbara Tissier.

Chien qui fume, Avignon, 12 h 35. Texte aux éditions Tertium.

Photo Label Compagnie.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.