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Critiques / Théâtre

Le Désir attrapé par la queue de Pablo Picasso

par Gilles Costaz

Une mise à feu entre amis

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Célèbre et inconnue, la pièce de Pablo Picasso, Le Désir attrapé par la queue, est un serpent de mer théâtral : on en parle plus qu’on ne la voit. Ecrite en 1941, donc au cœur de l’Occupation, mise à l’épreuve de la scène en 1944 lors d’une lecture-spectacle par une bande d’amis du peintre, créée véritablement par Jean-Jacques Lebel en 1967, transposée à la télévision par Jean-Christophe Averty en 1988 (avec Jane Birkin), l’œuvre a peut-être fait depuis l’objet de quelques lectures ici ou là, mais l’on attendait une vraie recréation de cette fantaisie surréalisante bien délaissée. Un théâtre public s’en chargerait-il ? Nullement, c’est un musée national qui vient de sortir de l’oubli ce Désir si échevelé qu’on ne sait par quelle queue l’attraper. Aux Invalides, la direction du musée et les organisateurs de l’exposition Picasso et la guerre ont eu l’idée de le sortir des placards en en confiant la mise en scène à Thierry Harcourt.
Raymond Queneau résuma ainsi une action qu’il est impossible de contenir dans un libellé classique : « Le héros de la pièce s’appelle le Gros Pied, et le Gros Pied écrit un roman de 380 000 pages, une page sérieusement intéressante. Ce Gros Pied est écrivain, poète, il habite un studio artistique, différents personnages (neuf) l’entourent, la plupart se situent à la hauteur des orteils. L’Oignon, par exemple ; et ce Gros Pied est amoureux de la Tarte… » A vrai dire, lorsqu’on lit et écoute le texte, l’on ne distingue guère une telle trame. Picasso, dans la solitude de son atelier, fonctionne à l’écriture automatique. Il fait penser à Breton, à l’Aragon surréaliste, à Philippe Soupault. Les mots s’accolent et renvoient à l’étrangeté d’un monde où les rencontres de notions et d’éléments disparates font naître des précipités obscurs, lourds d’amour, de rires et de vérités colorées de démence. On éprouve le même sentiment quand on entend les poèmes de Picasso, tels que les a enregistrés Bernard Ascal dans un disque récent : c’est énigmatique, mais fait d’énigmes qui nous concernent fort, et ce prétendu automatisme de l’écriture est d’autant plus étonnant qu’il vient d’un Espagnol s’exprimant en français.
Une ressemblance évocatrice
Plutôt que de représenter des scènes au premier abord incohérentes et de chercher une sorte d’esthétique fantastique et bouffonne, faite de grotesque moderne et de nudité païenne, Thierry Harcourt a pris le parti faire voir le Désir comme il fut, peut-être, à sa naissance parisienne, du moins dans l’imagination de cette mise à feu entre amis. C’était en 1944, dans l’appartement de Michel Leiris. Beaucoup de grands intellectuels et écrivains s’étaient réparti les rôles. Ne pouvant placer sur la scène tout ce beau monde, de Lacan à Reverdy, Harcourt n’a retenu que Camus, Sartre, Simone de Beauvoir et Queneau, auxquels il a adjoint Picasso lui-même. Au centre d’un long quadrilatère dont les murs sont couverts de fresques figurant des batailles lointaines, un tréteau collé au sol, et non pas surélevé, accueille les cinq acteurs, porteurs de la totalité des rôles et des répliques. Leur ressemblance avec les modèles est volontairement approximative, disons évocatrice. Beauvoir a son fameux chignon, Queneau de l’embonpoint… Devant nous, c’est l’avant-garde insolente et résistante de 1944 qui profère dans le bonheur ce défi à l’ordre, aux convenances et à la tradition littéraire. Axel Blind, Delphine Depardieu, Stéphane Peyran, Robin Betchen et Laurent Alcaro, tous parfaits, disent ces dialogues - d’une extrême difficulté à mémoriser comme à faire comprendre - comme dans une joute d’esprits forts, leurs corps étant parfois saisis par l’extravagance de rouler sur les planches du tréteau. A travers cette mise en scène pertinente, ce Picasso peint à l’huile littéraire pourra paraître assez rude et sévère de par l’opacité de ses éclairs mais, en même temps, d’une nervosité qui emporte le spectateur dans une fougue mystérieuse. On peut rester sur le bord de la route, dans une incompréhension bien normale, mais l’on a sans doute plus de chance de sentir plongé dans un moment unique et ignorant de toute banalité. Ce dense et court moment, on pourra le savourer comme un curieux jeu d’un siècle passé ou bien comme une admirable pelote à démêler avec les aiguilles de ce que l’on appelle la modernité.

Le Désir attrapé par la queue de Pablo Picasso, mise en scène de Thierry Harcourt, avec Laurent Alcaro (Albert Camus), Robin Betchen (Pablo Picasso), Axel Blind (Raymond Queneau), Delphine Depardieu (Simone de Beauvoir), Stéphane Peyran (Jean-Paul Sartre).

Hôtel national des Invalides, musée de l’armée, salle Turenne, dans le cadre de l’exposition Picasso et la guerre, séances à 12 h 30, 14 h 30 et 16 h 30 les samedi et dimanche, jusqu’à la fin juillet. (Durée : 30 minutes). Entrée gratuite : on peut assister à la représentation sans visiter l’exposition (dont l’entrée est payante), bien que les deux événements soient liés.

A découvrir : Picasso, Poèmes et Propos, dits, chantés et mis en musique par Bernard Ascal, avec la participation de Cécile Charbonnel. Double CD, EPM.

Photo DR.

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