Du 21 mai au 25 mai 2025 au TGP - Centre dramatique national de Saint-Denis.
Le Conte d’hiver de Shakespeare par Agathe Mazouin et Guillaume Morel.
Trouver sa voie entre l’art et la nature et s’inscrire dans l’humanité.

Shakespeare pose, dans Le Conte d’hiver, la question de l’art et de la nature - l’apparaître et l’être, l’illusion et la vérité que cette illusion dissimule parfois de façon intentionnelle. (Préface d’Yves Bonnefoy, Folio Théâtre). Une pièce fantasque, extravagante, entre contes, légendes et réalités.
Or, l’art des mots écrits et de la parole, le langage poétique et trivial ont jolie force de loi sur la scène : jeu savant et aisance expressive des acteurs menés par Agathe Mazouin et Guillaume Morel.
Léontes, roi de Sicile, reçoit Polyxène, roi de Bohême, témoignant d’une grande affection pour celui qui le lui rend bien. Et la reine Hermione, épouse de Léontes, va accoucher ; Polyxène est leur hôte depuis neuf mois, Léontès se laisse aller à un compte mental pervers, drôle de Conte d’hiver…
Très vite, ce qui couve éclate : Léontes d’abord attentionné auprès de Polyxène, devient à l’inverse jaloux et méfiant. Est-ce affection, tension émotive, fantasme irrationnel, provoquant un enchaînement de catastrophes tragiques ? Le roi faible enferme et maltraite son épouse tant aimée, d’un jour à l’autre : les violences faites de tout temps aux femmes sont ici épinglées.
Il est courant de dire que trois fils courent dans la pièce de Shakespeare : en bas, l’enfer démoniaque d’Hermione et de Léontes, le chaos provoqué par la jalousie mâle, perfide et soudaine, douloureuse et meurtrière - idée inventée.
Au-dessus, se tient un monde intermédiaire rationnel - le fonctionnement normal de la cour, soutenu par le bon Camillo et Paulina (Myriam Fichter décidée) qui sont de loyaux et d’honnêtes critiques. Au-dessus encore, dans la dernière scène, le monde de l’imagination, qui surplombe les précédents.
Alors que Léontes réclame la mort de son épouse au cours d’un procès public, le jeune prince Mamilius décède. Hermione tombe inerte, foudroyée. Le tyran réalise enfin son erreur et jure de pleurer sa famille jusqu’à sa mort.
Le Temps informe la salle que seize années ont passé. Perdita a grandi, élevée par le Berger, et Florizel, le fils de Polixène, en est amoureux.
Situé en Bohême, l’univers de Florizel, le prince aimant et aimé de Perdita, fausse bergère et vraie princesse, fille en fait d’Hermione et Léontes, tisse trois fils encore. Au loin, Autolycus, voleur, fléau plutôt joyeux et facétieux admirablement campé par Julie Tedesco. Plus près, le monde « normal » de la fête des bergers et de la tonte des moutons, reflet de la fertilité constante de la nature. Et la pure Perdita offre des fleurs appropriées à l’âge de chacun.
A un niveau supérieur, la reconnaissance et le mariage, qui sont hors-champ.
Autolycus, le messager du printemps, chante « Quand les jonquilles viennent à poindre », une jolie partition de la comédienne malicieuse déjà citée. Elle est aussi le colporteur de « tromperies » et de ballades en vogue sur feuilles volantes - le petit chapardeur mêle ainsi allures triviales et manières d’artiste.
Chez Polyxène, le roi de Bohême assagi par les années, prédomine une vision idéaliste des liens entre l’art et la nature, façon Renaissance. L’art est utile pour implanter un greffon sur une tige, et le pouvoir de la nature le fait croître. Perdita, de son côté, ne croit qu’en la nature et rejette tout artifice.
La scène finale de reconnaissance entre Léontes et Hermione, dans la chapelle de Paulina - belle verve de Myriam Fichter, convie tous les arts ; sculpture peinte, musique et parole d’oracle qui disait Hermione vivante ( Eva Lallier Juan, digne et majestueuse), et même un soupçon de magie.
L’art s’inscrit naturellement dans la vie qui perdure malgré l’art. Chez Léontes, l’existence consiste à aimer le vivant et l’autre, ce qui revient, selon l’esprit médiéval, à s’inscrire dans la chaîne humaine usée et à réparer par la naissance à venir - enfant et printemps. L’être se situe en un point précis de l’ensemble des créatures - un jeu de hasard. Perdita a ainsi été sauvée d’un ours par un berger…(Northrop Frye, Shakespeare et son théâtre, Boréal).
L’équipe artistique et les douze comédiens à la fois fougueux et rigoureux de l’aventure du Conte d’hiver dirigée avec brio et précision par les metteurs en scène Agathe Mazouin et Guillaume Morel, surprend les spectateurs par une volonté et une conscience scénique : présence et patience réfléchie.
Les rôles principaux comme les moindres assurent leur partition avec conviction, emportant l’adhésion et l’intérêt. Les interprètes manient la traduction littéraire de Bernard-Marie Koltès avec de belles envolées poétiques et existentielles. Tous les acteurs - Louis Battistelli, Myriam Fichter, Joaquim Fossi, Mohamed Guerbi, Olenka Ilunga, Eva Lallier Juan, Julie Tedesco, Zoé Van Herck, Padrig Vion, Clyde Yeguete, Léo Zagagnoni, Mathias Zakhar - passent avec talent du registre tragique à la fête populaire et à la gaieté printanière d’une nature rurale qui s’éveille avec force.
Une création prometteuse par des jeunes gens qui n’hésitent pas à se frotter aux grands textes, cultivant rondement une exigence scénique tonique alliée au plaisir manifeste de déclamer.
Le Conte d’hiver de William Shakespeare, mise en scène Agathe Mazouin et Guillaume Morel, traduction Bernard-Marie Koltès (édit de Minuit), scénographie Andrea Baglione, lumière Lucien Vallé, musique John Kaced, vidéo Camille Berthelot, costumes Lucie Duranteau. Avec Louis Battistelli, Myriam Fichter, Joaquim Fossi, Mohamed Guerbi, Olenka Ilunga, Eva Lallier Juan, Julie Tedesco, Zoé Van Herck, Padrig Vion, Clyde Yeguete, Léo Zagagnoni, Mathias Zakhar. Du 21 au 25 mai 2025, mercredi, jeudi et vendredi à 20h, samedi à 18h, dimanche à 15h30 au Théâtre Gérard Philipe, centre dramatique national de Saint-Denis 59, boulevard Jules Guesde 93200 Saint-Denis. Billetterie : 01 48 13 70 00, www.theatregerardphilipe.com / reservation@theatregerardphilipe.com
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage.



