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Critiques / Théâtre

Le Concert sans retour par les Cinq de Cœur

par Gilles Costaz

Les agités du vocal

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Le concert avait bien commencé. Il serait consacré exclusivement à la musique allemande, avait dit l’un des cinquièmes de Cinq de Cœur. Mais tout à coup quelque chose se dérègle. « Y a un problème ? », demande l’une des concertistes. Oui, il y en a un, il y en aura beaucoup. Mais on sait, depuis les Marx Brothers, que les concerts qui dérapent ne sont jamais tout à fait incontrôlés. L’équipe paraissait soudée ; les individualismes, pourtant, fissurent sournoisement l’entente du quintette. Un tel voudrait jouer tel morceau, un autre a d’autres projets. L’un des chanteurs s’isole pour mieux chanter tout seul. Même, lorsqu’on est cinq, de mini-groupes peuvent se former à l’intérieur du groupe ! La musique allemande va passer un mauvais quart d’heure. Le répertoire s’élargit, les musiques les plus opposées se succèdent. Le lied de Schubert passe à la trappe, le jazz, le rock, le bas breton s’invitent à la fête. Des sonorités anglaises très pop s’imposent sans gêne entre Camille Saint-Saëns et Jean-Sébastien Bach. Tous donnent de la voix avec Le Chanteur de Mexico tiré du répertoire de Luis Mariano, tous font trembler leurs cordes vocales avec l’érotisme de Mylène Farmer. On salue Brahms mais on s’embarque aussi avec Nina Simone..
Les Cinq de Cœur, ou le choeur des Cinq, glisse d’un style à l’autre, en changeant de technique, passant du lyrique au scat, du vibrato à l’allegro, du plain chant au pur bruitage, en cassant les règles du récital mais pas celles de l’harmonie. Nous aurions dû nous méfier dès la première seconde ! Leurs costumes sont élégants mais plutôt bariolés, comme sortis d’une salle Pleyel discrètement investie par le music-hall. La parodie est l’un des registres de ces inclassables, mais pas leur seule manière d’ouvrir et de prendre les œuvres à la gorge. Ils aiment la beauté du chant et son pouvoir d’émotion, quitte à changer une nouvelle fois de ligne et à suspendre leurs facéties. Quand Avec le temps de Léo Ferré s’intercale, c’est bouleversant. La chanson est connue pour sa force de frappe immortelle, mais quel coup dans la poitrine ici, dans cette mise en voix épurée !
Pour chacun de ses spectacles, le groupe change de metteur en scène. Après avoir fait appel à Anne Roumanoff, Marc Locci, Pascal Légitimus, il a confié la direction de son dernier show à Meriem Menant, tandis que la responsabilité musicale reste entre les mains de Didier Louis. Meriem Menant, c’est Emma la clown, une artiste un peu psy, qui connaît les secrets des êtres humains et jongle avec nos graves petites douleurs dans une drôlerie douce. Elle n’a pas multiplié les fausses gaffes et les fausses disputes. Elle en a placé ça et là, tout au long d’un parcours délicat où tout va mal mais où, au bout du compte, tout va bien. C’est une très fine mise en scène où l’art des contraires l’emporte sur le goût du gag – totalement libéré à en fin de soirée, avec l’arrivée de costumes délirants. Pascale Costes, Hélène Richer, Sandrine Mont-Coudiol, Patrick Laviosa et Fabian Ballarin sont étonnants de précision vocale et gestuelle. Avec quel savoir-faire ils savent à la fois déplacer les pièces détachables de leurs costumes réversibles et la tonalité de leur voix ! Au moment où le Quatuor prend sa retraite (cette grande famille du concert burlesque donne son dernier spectacle aux Bouffes-Parisiens), Cinq de Cœur peut postuler à la première place d’un domaine qu’on pourrait appeler les fantaisies théâtro-musicales. Il a la particularité de ne chanter qu’a cappella. Pas l’ombre d’un piano ou d’un pipeau sur le plateau nu. Ce sont de suprêmes agités du vocal.

Le Concert sans retour par les Cinq de Cœur : Pascale Costes, Hélène Richer, Sandrine Mont-Coudiol, Patrick Laviosa, Fabian Ballarin, mise en scène de Meriem Menant, direction musicale de Didier Louis, costumes d’Anne de Vains, lumière d’Emmanuelle Faure, son de Mathieu Bionnet.

Théâtre du Ranelagh, 21 h, tél. : 01 42 88 64 44. (Durée : 1 h 30).

Photo Charlotte Spillemaecker.

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