Du 26 mars au 17 mai 2026, spectacle hors les murs de la Comédie-Française au Théâtre de la Porte Saint-Martin.
Le Cid, tragi-comédie de Pierre Corneille, mise en scène de Denis Podalydès.
L’effondrement avéré des pères face aux enfants qui s’élèvent vers la gloire.

Pour l’essayiste et critique Bernard Dort (Corneille dramaturge), Corneille inscrit Rodrigue dans la société, ce qui contrevient au statut filial d’un noble féodal dont la loi est celle du clan. Le drame n’est pas celui de Rodrigue et de Chimène, les deux amants, avec le souvenir d’un père mort, mais celui de l’instauration d’un nouvel ordre de justice,- pour clé de voûte le roi -, qui outrepasse l’ordre féodal. Soit l’éloge de la naissance d’un pouvoir légitime, le héros passant du côté du roi, de la caste à l’Etat, d’un territoire privé à un monde plus large et centralisé.
Les héros s’aiment, le drame naît entre leurs pères : les fidélités, réciproques et opposées sont dues à ceux-ci. Certes, ils ont admis l’amour de leurs enfants mais ils se fondent d’abord sur la contestation et la concurrence pour paraître - désir de s’imposer contre les autres et contre le roi.
Rodrigue et Chimène renoncent à eux-mêmes, à leur amour, pour s’éprouver et se reconnaître - renoncement qui vaut transition d’une possession fermée sur soi vers l’Etat, un théâtre politique de liberté nouvelle - un nouveau mode d’être.
Pour Denis Podalydès qui met en scène avec brio Le Cid, les héros sont éblouissants, pour le public et pour eux-mêmes qui s’éveillent à la conquête de la vie, transfigurés par l’épreuve - l’honneur perdu d’un père, la vie perdue d’un autre, le combat contre les Maures pour sauver le royaume. Des figures héroïques et glorieuses dont celle-même de l’Infante qui combat sa passion pour Rodrigue…-, tendues vers l’avenir depuis un monde qui se transforme et s’ouvre à la liberté, au-delà de l’effondrement des pères.
En une série de parois descendant puis s’élevant dans les airs, la scénographie d’Eric Ruf s’appuie sur le moucharabieh - la cloison ajourée d’un panneau en bois au grillage géométrique de l’architecture traditionnelle des pays arabes. Atténuant la lumière extérieure, il fait voir sans être vu et dérobe ainsi les femmes aux regards. Et sur le plateau, un parquet élevé de bois sombre.
Les costumes de Christian Lacroix correspondent à cette esthétique andalouse - Séville, Cordoue, Grenade -, habits seyants, à la fois fluides et volumineux, et la robe portée par Marie Oppert pour Elvire, la suivante de Chimène, est significative, rappelant la danse des voiles aériens et les atours orientaux. Les parures masculines répondent à la même tonalité enveloppante et légère, que ce soit celle de Christian Gonon pour Don Gomès, le père de Chimène, ou celle de Didier Sandre, pour Don Diègue, le père de Rodrigue. Les costumes siéent aux scènes emblématiques dessinées de manière baroque : les deux nobles pères s’affrontent à terre, les corps lourds versés au sol - pleine sensibilité charnelle, colère et fougue, et enjeux politiques.
Face à ces tuteurs emportés par la rage de l’honneur, Rodrigue - Benjamin Lavernhe, héros tragique et actif intense - reste lui-même, intériorisant le devoir, la vaillance, quand Chimène - Suliane Brahim, amante déterminée et valeureuse - reste fière aussi dans la rigueur morale. Le récit du combat de Rodrigue contre les Maures obéit à un rituel sacré de théâtre dans le théâtre.
Jennifer Decker en infante est consciente de l’impossibilité de sa passion pour Rodrigue, quand bien même il serait Le Cid, vainqueur des Maures ; sa gouvernante - Danièle Lebrun - le lui rappelle inévitablement.
Drame, tragédie, tragi-comédie épique ou politique, Le Cid recèle une dimension comique, que le roi de Castille, le sage Don Fernand - facétieux Bakary Sangaré - révèle à sa cour et à ses sujets : le public rit. Et Don Sanche, amoureux éconduit de Chimène par Clément Bresson, fait sourire.
La représentation éclairée d’un classique cornélien fondateur, qu’on croyait acquis, et qui se redécouvre et se renouvelle encore sous les yeux des spectateurs, dans ses miroitements changeants, vivants et vibrants- soit la répétition ad vitam aeternam du beau mystère d’être au monde pour des jeunes gens qui veulent en découdre.
Le Cid, tragi-comédie de Pierre Corneille, mise en scène de Denis Podalydès, avec la Troupe de la Comédie-Française, Christian Gonon, Bakary Sangaré, Suliane Brahim, Benjamin Lavernhe, Didier Sandre, Jennifer Decker, Danièle Lebrun, Clément Bresson, Marie Oppert, Adrien Simion. Scénographie Éric Ruf, costumes Christian Lacroix, lumière Bertrand Couderc, conception sonore Bernard Valléry, coiffures et maquillages Véronique Soulier-Nguyen, assistanat à la mise en scène Alison Hornus et Sarah Cohen. Du 26 mars au 17 mai 2026, du mercredi au samedi et le mardi 28 avril à 20h30 dimanche à 15h, spectacle hors les murs de la Comédie-Française au Théâtre de la Porte Saint-Martin, 18 boulevard Saint-Martin, Paris 10, comedie-francaise.fr Au cinéma, en direct le 26 avril à 15h dans plus de 200 salles en France.
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez.



