Du 27 février au 8 mars 2025 à La Comédie de Colmar, puis en tournée.
Le Château des Carpathes de Jules Verne par Emilie Capliez.
Les forces du Mal jugulées par une belle invention heureuse du théâtre.

Le Château des Carpathes relève de la série romanesque des cinquante-quatre « Voyages extraordinaires » de Jules Verne. Ce roman ancre l’action dramatique au pays de Dracula en Roumanie, s’infiltrant dans la vie mystérieuse d’un petit village de Transylvanie, avec au nord la Hongrie, au sud la Valachie, à l’ouest la Moldavie…- de quoi faire rêver -, replié sur ses légendes, croyances et peurs, terrorisé par les phénomènes surnaturels d’un édifice hanté sur les hauteurs du paysage - le fameux château moyenâgeux.
Emilie Capliez, depuis janvier 2019, co-directrice avec Matthieu Cruciani de la Comédie de Colmar - CDN Grand Est Alsace - convoque, avec Le Château des Carpathes, la littérature jeunesse d’une époque, mais pas seulement, qui a fait rêver des générations d’adeptes - jeunes et moins jeunes - aux récits d’aventures allègres, de découvertes improbables - le signe des prémisses d’une gourmandise à vivre et à croquer la vie avec engouement : tel est le genre littéraire fascinant du roman gothique et de la littérature fantastique.
A l’orée de la représentation, des phrases du romancier sont projetées sur grand écran, dans le noir, comme au cinéma : « Cette histoire n’est pas fantastique, elle n’est que romanesque. Faut-il en conclure qu’elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. » Le ton amusé est donné : distance, humour et jeux enfantins dans cet effroi si bon et déstabilisant à se faire peur, l’invitation souriante à découvrir l’improbable.
D’autant que la mise en scène privilégie la transdisciplinarité, avec le théâtre d’une part, à travers les dialogues des interprètes bien vivants sur la scène, alors que le roman initial n’est que récit ; avec le cinéma et la vidéo d’autre part, sur de petits panneaux mobiles et sur l’écran du lointain, des images fractionnées comme des rappels de cinéma muet, mais cette fois, « parlant », qui projette par exemple, les expéditions des randonneurs et explorateurs des environs de la forteresse ; et enfin, avec la musique présente en live - Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle), Oscar Viret (trompette) -, une musique jazzy composée par l’inventive Airelle Besson, entre Clavier bien tempéré de Bach ou la dernière scène mythique d’Orlando de Haendel.
Avec la présence ainsi du chant lyrique que dispense avec grâce la diva du roman, La Stilla. L’icône - la chanteuse et actrice Emma Liégeois - est poursuivie par ses deux admirateurs mélomanes à l’Opéra de Naples, parle italien, la langue de l’art du pays des Beaux-Arts - architecture, gravure, peinture et sculpture. La cantatrice libre ne dit pouvoir aimer que la musique, au désespoir d’amants transis - François Charron et Jean-Baptiste Verquin.
Ceux-ci incarnent d’autres personnages dans la partition populaire de la vie à l’auberge, au pied de la montagne menant au château : le premier, comique, est un médecin pleutre, et le second, un maire de village responsable. L’aubergiste - Fatou Malsert - joue la narratrice tissant le lien entre scène et salle. De son côté, Rayan Ouertani interprète aussi des personnages-clé dont le fiancé de la fille du maire - Emma Liégeois -, dont l’ami maudit encore du Baron, inventeur et sorcier d’une technologie en éveil.
La représentation répond à une exigeante partition dramatique, visuelle et sonore des rêves universels de l’imaginaire et de l’onirisme noir, ne serait-ce que l’intensité des sons de Hugo Hamman, entretenant la terreur étrange des lieux convoqués - château, auberge, paysages forestiers et montagneux avec aboiements nocturnes, craquements de branches dans la forêt obscure, hululements de chouettes, frôlements d’oiseaux, sans oublier l’irréalité de signaux qui distillent la panique, « communiqués » par l’inventeur diabolique.
La scénographie de Alban Ho Van fait tomber des cintres, tel un songe, le toit de chaume de l’auberge populaire et conviviale où se rassemblent les habitués - maison des sept nains à cheminée fumante descendue du ciel. Pour la partie lyrique, un balcon de théâtre à l’italienne avec ses fauteuils surgit des hauteurs, apportant son lot de rêves, d’illusions et de chimères.
Science et fiction, sensations et émotions, l’expérience théâtrale est lumineuse dans ses ombres et ses implicites, ainsi le refus de l’artiste à n’être qu’objet regardé d’un désir masculin regardant - et non sujet libre. Avec la bonne humeur et les bonnes intentions liées contre les diables rôdants.
Le Château des Carpathes - théâtre musical et familial à partir de 12 ans - d’après Jules Verne, mise en scène Émilie Capliez, composition musicale Airelle Besson, adaptation Émilie Capliez en collaboration avec Agathe Peyrard, scénographie Alban Ho Van, lumière Kelig Le Bars, vidéo Pierre Martin Oriol, création son Hugo Hamman, costumes Pauline Kieffer, dramaturgie musicale et assistanat à la mise en scène Solène Souriau. Avec François Charron, Emma Liégeois, Fatou Malsert, Rayan Ouertani, Jean-Baptiste Verquin, Julien Lallier (piano), Adèle Viret (violoncelle), Oscar Viret (trompette). Du 27 février au 8 mars 2025 à la Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace (68) création. Les 25 et 26 mars 2025 à la Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche (26). Du 2 au 4 avril 2025 à l’Opéra-Théâtre de Saint-Étienne, en collaboration avec La Comédie de Saint-Étienne – CDN (42). Du 8 au 17 avril 2025 au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69). Les 6 et 7 mai 2025 à l’Opéra de Dijon (21). Les 15 et 16 mai 2025 à Bonlieu - Scène nationale Annecy (74). Les 8 et 9 octobre 2025 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence (13). Les 14 et 15 octobre 2025 au Théâtre d’Arles (13). Du 5 au 7 décembre 2025, Les Gémeaux - Scène nationale de Sceaux (92). Du 10 au 14 décembre 2025, au Théâtre des Quartiers d’Ivry - CDN du Val-de-Marne (94). Du 16 au 19 décembre 2025, au Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie (31). Les 14 et 15 janvier 2026 au Théâtre de Lorient - CDN (56). Le 27 janvier 2026, Le Carreau - Scène nationale de Forbach et de l’Est mosellan (57).
Crédit photo : Simon Gosselin.



