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Critiques / Opéra & Classique

Le Berlioz exemplaire de François-Xavier Roth

par Christian Wasselin

En abordant {Roméo et Juliette} avec les instruments et l’esprit qui conviennent, François-Xavier Roth nous rappelle quel musicien d’exception était Berlioz.

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Berlioz est en réalité un musicien d’exceptions. Chacune de ses partitions crée sa propre forme, chacune est un prototype, c’est pourquoi aborder une œuvre de Berlioz exige toujours des interprètes une réflexion quant à ses particularités acoustiques et à la disposition des instruments et des voix qu’elle exige. Faute de quoi, ladite œuvre de Berlioz risque de devenir bancale, inaudible, ou de sombrer corps et biens. C’est la triste expérience qu’a faite le Requiem donné à la Philharmonie de Paris le 6 février dernier. A contrario, en ne considérant pas Berlioz comme un banal compositeur du répertoire, en considérant la symphonie dramatique Roméo et Juliette comme un objet inédit, François-Xavier Roth a su faire du concert donné le 15 mars, dans le même lieu, une magnifique réussite.

Maîtriser l’espace

Roméo et Juliette a tout d’un rituel. C’est pourquoi, outre son orchestre (Les Siècles) disposé sur la scène, François-Xavier Roth a souhaité faire intervenir les solistes et surtout le chœur à la manière d’un personnage. Le petit chœur du Prologue vient sur la scène à la fin de l’introduction instrumentale, puis se retire. Au début de la « Scène d’amour », les jeunes Capulet restent invisibles, derrière l’orchestre (peut-être, s’ils avaient chanté en tournant le dos aux musiciens, l’effet de lointain aurait-il été plus sensible). Puis arrive le chœur des Capulet pendant le « Convoi funèbre de Juliette ». Il réapparaît pour le finale, cette fois en compagnie des Montaigu, Berlioz ayant prévu, pour la toute fin de l’œuvre, le retour du chœur du Prologue. Mais le Chœur Aedes, excellent sur le plan du style (quoiqu’il manque de mordant et de générosité dans le finale), n’est pas assez nombreux pour se partager en trois. Ce n’est pas le nombre qui fait la puissance et le relief, certes, mais il y a malgré tout des seuils en-dessous desquels il ne faut pas descendre ; vingt ou trente voix supplémentaires auraient permis à l’ensemble choral de se partager en trois et de tenir un peu plus tête à l’orchestre.

Ces allers-retours créent une dramaturgie singulière, qui se superpose à la manière dont l’œuvre aborde le sujet : à la façon d’une symphonie qui regarde vers l’opéra, vers la cantate, voire vers la musique sacrée. Avec aussi, dans le Prologue, ce qu’on peut décrire comme une étonnante analyse musicale (mais légère, métaphorique) au sein de la partition même. Le fait d’invoquer Shakespeare en personne, par la voix de la mezzo-soprano, ouvre des perspectives inédites dans la manière de faire se rejoindre la musique, le théâtre et la poésie.

L’ineffable et le majestueux

Mais Berlioz est d’abord musicien, et Les Siècles traduisent la virtuosité de son orchestre avec un feu et un raffinement rares. On a beau être accoutumé aux instruments historiques, il est toujours troublant d’entendre des cordes sans vibrato (ou plutôt avec un vibrato utilisé quelquefois, à des fins expressives), de goûter la douceur d’une flûte ou la matière du son d’une harpe, même s’il arrive ici et là (telle note aiguë de hautbois, tels cors dans une fugitive chevauchée du Scherzo) qu’une petite imperfection vienne se glisser.

On donnera une mention particulière aux cuivres de l’Introduction, magnifiques de justesse, de respiration et d’autorité ; et on ne peut pas, de nouveau, s’empêcher de penser à ceux, aléatoires, abandonnés à eux-mêmes, de l’Orchestre du Capitole dans le Requiem de février. Un mot également sur la clarinette qu’on aurait aimé entendre, dans « Roméo au tombeau des Capulet », partir d’un pppp plus ineffable. L’acoustique de la Philharmonie permet ce genre de nuance : elle est en effet impitoyable (ce qui est une vertu). Le bruit du papier de bonbon de tel spectateur indélicat (et il y en a !) est entendu de partout, de même la semelle du chef qui dérape sur le plancher de son estrade !

Les chanteurs solistes ont eux aussi une fonction très particulière dans cette œuvre. La mezzo et le ténor racontent et commentent, il n’y a que la basse, dans le finale, qui joue un rôle. On aurait aimé ici un peu plus d’incarnation de la part de Jérôme Varnier dans le rôle du père Laurent ; son air « Pauvres enfants » est chanté sans conviction, et il n’y a guère qu’au moment où il s’écrie « Silence, malheureux ! » que le chanteur convainc vraiment. Jean-François Borras survole pour sa part le Scherzetto, mais Isabelle Druet en revanche a la chaleur qui convient dans les Strophes du Prologue.

On a vraiment hâte d’entendre le Te Deum du même Berlioz, le 20 juin prochain, toujours à la Philharmonie de Paris, sous la direction du même François-Xavier Roth.

photo : François-Xavier Roth par Céline Gaudier

Berlioz : Roméo et Juliette. Isabelle Druet (mezzo-soprano), Jean-François Borras (ténor), Jérôme Varnier (basse) ; Chœur Aedes (dir. Mathieu Romano) ; Les Siècles, dir. François-Xavier Roth. Philharmonie de Paris, 15 mars 2015.

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