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Critiques / Danse

La création du monde 1923-2012, de Faustin Linyekula

par Marie-Valentine Chaudon

Et l’Afrique dans tout ça ?

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Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula réécrit pour les danseurs du Ballet de Lorraine « La création du monde » montée en 1923 par les Ballets Suédois. Son spectacle, créé le 31 mai à Nancy, interroge le destin de l’Afrique et un regard européen, coupable d’indifférence.

L’œil de Fernand Léger, les mots de Blaise Cendrars, les notes de Darius Milhaud. En 1923, Rolf de Maré, le directeur des Ballets Suédois, compagnie rivale des célèbres Ballets Russes, s’offre le meilleur de l’avant-garde pour son nouveau spectacle, chorégraphié par Jean Börlin. Le thème choisi est ambitieux : « La création du monde », rien de moins. Ensemble, les artistes se l’imaginent au cœur d’une Afrique édénique, reconstituée avec une esthétique cubiste et colorée, revendiquant une « inspiration nègre. »

Presqu’un siècle plus tard, la pièce de Faustin Linyekula voyage d’une « création du monde » à l’autre, du mythe originel au point de vue adopté par le ballet de 1923. Alors que l’obscurité n’est pas encore faite dans la salle, deux danseurs en survêtement s’emparent d’un justaucorps abandonné sur le plateau. Le justaucorps est de couleur « chair », chair blanche devrait-on préciser. Ils en étirent les membres dans toutes les directions, entrainant dans leurs propres mouvements cette enveloppe vide. Une peau sans corps, sans âme…
La peau, sa couleur, est au centre des interrogations de cette « création du monde ». Les trente danseurs du Ballet de Lorraine portent, comme un second épiderme, des combinaisons reptiliennes aux nuances multiples. Sur une partition aux innombrables influences, de la chaleur jazzy à la minéralité électronique, les corps naissent, se découvrent et s’affrontent. La gestuelle dessinée par Linyekula oscille entre un tremblement primitif et un désir d’étirement, d’épanouissement. Les hommes se jaugent, s’entraident puis luttent dans des joutes agiles. Enfin, un couple se forme et avec l’apparition de l’amour et de la sensualité, naît l’espoir d’une humanité en devenir. Le chorégraphe orchestre les déplacements des danseurs de telle manière que l’individu se retrouve souvent seul face au groupe, questionnant la différence, l’altérité et les regards qu’elles inspirent.

En deuxième partie, la représentation de la pièce d’origine, dans la version reconstituée en 2000 par les Britanniques Milicent Hodson et Kenneth Archer, vient éclairer le projet de Faustin Linyekula. Et son malaise. L’ambigüité de cette « Création du monde » éclate violemment à la conscience du public. Entre ravissement esthétique et cruelle naïveté, l’Afrique apparaît ici comme une entité globale, un véritable Eden d’où l‘asservissement des peuples et la souffrance des hommes sont totalement évacués.
La confrontation des deux versions, de 1923 à 2012, aurait pu se suffire à elle-même mais Faustin Linyekula, présent sur le plateau depuis le début, a jugé bon d’y ajouter sa propre conclusion. Ces quelques minutes supplémentaires sont-elles de trop ? Trop démonstratives peut-être… Il faut cependant saluer ici la performance du chorégraphe. Soudain de pris de convulsions, son corps crache à travers ses secousses hurlantes une colère millénaire. Il évoque l’Afrique d’hier mais aussi l’Afrique d’aujourd’hui. Sa souffrance, sa fierté et partout, l’indifférence.

Du 20 au 23 juin 2012 au Théâtre de la ville à Paris.
Rens. : 01 42 74 22 77 ou www.theatredelaville-paris.com.
Du 12 au 14 février 2013 à l’Opéra de Lille. Rens. : 0820489000 ou www.opera-lille.fr.

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