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Critiques / Danse

1980-Une pièce de Pina Bausch

par Marie-Valentine Chaudon

L’enfance au crible

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Le Tanztheater de Wuppertal présente à Paris « 1980-Une pièce de Pina Bausch » une œuvre charnière dans l’œuvre de la chorégraphe allemande. Une pièce tourbillonnante et cruelle qui, plus de 30 ans après sa création, résonne d’une troublante universalité.

Chaque année, la venue du Tanztheater de Wuppertal au Théâtre de la Ville semble provoquer la même effervescence. Les admirateurs privés de billets tentent leur chance jusque dans les couloirs du métro ! Aux portes du théâtre, se dresse une véritable haie de pancartes aux inscriptions désespérées, en quête de places vacantes. Le spectateur chanceux s’y faufile serrant fébrilement contre soi le précieux sésame. Presque trois ans après la disparition de la chorégraphe, le rendez-vous du public parisien avec Pina reste un grand moment. Une histoire d’amour qui n’en finit pas de s’écrire.
Cette saison, la compagnie de Wuppertal présente une pièce de 1980, date qui lui donne d’ailleurs son titre. Pour les trentenaires, et les plus jeunes, c’est une découverte. Pour tous, une expérience qui va durer près de quatre heures d’une intensité bouleversante.
En 1980, Pina Bausch vient de perdre brutalement son grand amour à la ville, et son décorateur à la scène, Rolf Borzik. Il a notamment créé les célèbres décors de "Konthaktof" et de "Café Muller". La chorégraphe inaugure ici sa collaboration avec Peter Pabst qui signera par la suite la scénographie de la plupart de ses créations. Il imagine une immense pelouse, un véritable gazon qui fleure bon le printemps dans l’espace clos du théâtre et recouvre entièrement le plateau.

Le spectacle qui s’y déroule est un puzzle explosif. Des histoires éclatées réunies autour d’un thème universel : l’enfance. Comme toujours chez Pina, les hommes portent des complets veston et les femmes des robes du soir. Des adultes en apparence qui revivent et racontent la peur du noir, une soupe interminable, l’absence d’un parent, des anniversaires solitaires… Le regard de Pina Bausch, observatrice incomparable de la nature humaine, irradie l’ensemble de la pièce. Elle capte et, par le geste, donne à voir cette étrange mélancolie propre à l’enfance, qui par delà les années ne quitte jamais vraiment personne. Beethoven, Debussy, Brahms composent une bande son qui convoque également les charmants standards rétro américains, comme « Over the Rainbow » de Judy Garland. Des scènes de jubilation presque hystérique, notamment un concours aussi hilarant que terrifiant, succèdent aux parenthèses lunaires où des couples fantomatiques tournent sur eux-mêmes. Le temps, élastique, est le meilleur ressort de la pièce. Les interprètes, parmi lesquels des fidèles, Julie Shanahan, Nazareth Panadero, et des anciens, Mechthild Groβmann ou Lutz Förster, sont bien sûr formidables. Ils jouent avec eux-mêmes, leur propre image et s’offrent sans compter.

Fantasque et excessive, « 1980-Une pièce de Pina Bausch » est habitée par une cruauté lucide et un humour férocement noir. La chorégraphe touche juste aux paradoxes de l’enfance où le sourire est indissociable des larmes, l’insouciance de la terreur et l’amour du rejet. Plus que jamais, l’art de Pina Bausch est le théâtre de la vie où, plus il rit, plus le spectateur sent son cœur broyé par des blessures intimes et universelles. L’extinction des projecteurs sur l’ultime tableau le submerge soudain d’émotions infinies. Déjà nostalgique du moment qui vient de s’achever.

Jusqu’au 4 mai au Théâtre de la Ville à Paris. www.theatredelaville-paris.com, 0142742277.

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