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Critiques / Musique

La Soupe Pop

par Caroline Alexander

Inédit, étrange, audacieux, un parcours festif chez les plus démunis

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Alors que la plupart des théâtres affichent avec guirlandes et flons flons opérettes et comédies musicales à fredonner et à danser, favoris traditionnels des fêtes de fin d’année, à Montpellier, la maison d’opéra que dirige Valérie Chevalier tourne le dos aux habitudes bienveillantes. Des cintres aux avant-derniers rangs d’orchestre de l’Opéra Comédie, elle se paye le culot d’une très étrange métamorphose.

Avec une cinquantaine de tables de bois brut et de bancs encastrés sous sa coupole, sous la surveillance des fauteuils de loges et de ses balcons sculptés, elle s’est transformée en cantine pour démunis, rendez-vous obligé de la misère pour une soupe populaire.

L’entreprise peut paraître saugrenue, voire d’un goût douteux, elle agit pourtant en sens inverse, captivante, humaine par l’immersion totale des comédiens, chanteurs, musiciens et des spectateurs dans une ambiance à la fois électrique et fraternelle. Des personnages surgissent si vrais et en même temps si distancés. Nous sommes au théâtre, c’est dans un théâtre qu’on nous distribue du pain frais et des assiettes de soupe tiède, puis du café et de moelleuses tranches de cake. Ceux qui jouent, chantent et dansent sous nos yeux, à nos côtés portent autour du cou un fil mince et un mini micro de sonorisation. Ils ne trichent pas. Ce n’est pas d’eux même qu’il s’agit, ils racontent la vie des autres, revivent leur peine, leur révolte, leur rires. Un trio de musiciens les accompagne, stars des scènes internationales peu connu en France, les Tiger Lillies, oscillant entre jazz et mélopées des rues à la façon de Weill et Brecht.*

L’idée de cette singulière plongée est née chez Marie-Eve Signeyrole, metteur en scène, artiste en résidence à l’Opéra de Montpellier souvent chroniquée sur notre site (voir WT 4306 Ownen Wingrave, 4364 l’Affaire Tailleferre, 5206 Royal Palace-Il Tabarro). Elle avait voulu se porter bénévole à la soupe populaire de l’Eglise Saint Eustache à Paris. Ce poste lui fut refusé pour des motifs d’administration interne. Elle resta cependant sur place, jour après jour, pendant plusieurs mois, croisant, interrogeant, se mêlant aux bénéficiaires de cette charité hivernale.

Ses rencontres sont devenues ses personnages, le vécu de ces semaines s’est transformé en projet scénique, sans genre précis, à califourchon entre le théâtre, les variétés, la musique, l’improvisation… Un spectacle total en quelque sorte d’un genre jamais exploité à ce jour et que Valérie Chevalier qui aime les percées dans l’inconnu a voulu inscrire dans son programme.

On en sort un rien éberlué… Durant près de deux heures, choristes éparpillés, superbes comédiens en scène, en salle, musiciens-acteurs se sont déplacés, ont joué au coude à coude avec les spectateurs. Les « bénévoles » en gants de caoutchouc et gilet de sécurité bleus ont servi la soupe. Sur une allée centrale, un podium comme pour les défilés de mode, ont déambulé ces hommes, ces femmes de la rue, que le sort a malmené, ils s’y sont croisés, aimés, disputés, ils ont joué aux échecs, ont demandé « qu’est ce je fais ici ? ». Un ancien ministre (Miloud Khetib au désespoir désabusé), des ex de ceci ou cela, un Belge à l’accent ronronnant, une cantatrice déchue se souvenant de sa Traviata, un prêtre paumé, un prof d’anglais, un ébéniste, des homos, des travelos. Et cette voix de femme pointue énumérant un questionnaire fouilleur d’intimité tombant en balancier entre les mots de la rue, les mots d’égout.

Les Tiger Lillies commentent en valses, en tangos, en chansons puisées dans de leur répertoire et quatre nouvelles spécialement composées pour cette Soupe. L’accordéon et la voix de fausset de Martyn Jacques font tanguer les tables et les bancs. « Poverty » - « Pauvreté » est repris en refrain. Les spectateurs fredonnent en réflexe aves les comédiens, chanteurs, musiciens… Ce n’est qu’un au-revoir ?

Jusqu’à l’hiver prochain car aux beaux jours, il n’y en a guère de soupe populaire. Il ne faut pas avoir faim l’été.

* en concert à la Philharmonie de Paris, les 5, 6, 7 janvier 2017

La Soupe Pop, théâtre musical participatif, conception, livret et mise en scène Marie-Eve Signeyrole, Dramaturgie Simon Hatab, scénographie Fabien Teigné, costumes Yashi, lumières Philippe Berthomé, musique The Tiger Lillies (Martyn Jacques – composition, chant, accordéon -, Adrian Stout – contrebasse, chant, scie musicale-, Jonas Golland –batterie, percussions-), Chœur de l’Opéra national Montpellier Occitanie. Avec les comédiens : Miloud Khetib, G. Cartelier, A. Heuser, M. Hofmann, M. Lassoued, S. Lenthéric, S. Maurel, A. Mbaye, J.C. Pacull, V. Parize, F. Polizzy, A. Raynaud, j. Testard. Et les chanteurs : E. Fuentes, Wei Nan, S. Bernard, J.P. Mouton, F. Varenne, C. Alves Da Cruz, O. Brunel, Xin Wang, E. Leclercq, J.C. Pacull, O. Thierry.

Montpellier – Opéra Comédie, les 13, 14, 15, 17 décembre à 20h, le 18 à 17h
04 67 601 999 – www.opera-orchestre-montpellier.fr

Photos Marc Ginot

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