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Critiques / Théâtre

La Pluie d’été de Marguerite Duras

par Gilles Costaz

Un génie chez les pauvres

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La Pluie d’été n’est pas une pièce de théâtre, mais l’ouvrage a déjà tenté les artistes de la scène. Eric Vigner l’a transposé deux fois, Emmanuel Daumas le fait à présent pour la Comédie-Française, sans signer une adaptation véritable, mais en répartissant les dialogues, très nombreux, et le récit, discret, sporadique. Le livre est plutôt inattendu dans l’ensemble de l’œuvre de l’auteur : c’est une sorte de fable post-soixante-huitarde à l’allure débridée, une merveilleuse fable ravageuse. A l’intérieur d’une famille défavorisée, plutôt italienne, qui a émigré jusqu’à Vitry, un enfant, Ernesto, refuse de rester à l’école. « Je ne veux pas y aller parce qu’on y apprend des choses qu’on ne sait pas », déclare-t-il. Autour de cette résistance s’organise toute une vie : la visite de l’instituteur, l’activité exacerbée de la mère, l’attitude tranquille du père qui se résigne au chômage… Les jours passent. Là où il ne devrait régner que de la tristesse, c’est toute une joie qui surgit et se renouvelle, car tout tourne autour d’un absolu incarné par le gamin, un génie, et pressenti par son entourage. Ces petites gens rayonnent de tendresse et ont une singularité fascinante. Duras s’amuse follement. La comédie démolit bien des certitudes, remodèle les discours à la mode avec une ironie philosophique gentiment diabolique.

Emmanuel Daumas installe ce petit monde dans un décor prosaïque jusqu’à la provocation, fait de chaises bon marché, d’appareils ménagers et de faïence blanche. Après un démarrage qui semble un peu lent, l’action s’accélère et le ton est trouvé dans la vitesse des changements dans l’espace, des détails modifiés dans les costumes et les variations d’un jeu à la fois collectif, individuel et récitatif – on n’oubliera pas le moment où toute l’équipe mange des spaghettis ! Les acteurs sont tous étonnants, à commencer par les deux nouveaux pensionnaires : Jérémy Lopez dans le rôle d’Ernesto, et Adeline d’Hermy dans le rôle de Jeanne, très justes à la frontière de l’enfance et de l’âge adulte. Claude Mathieu, qu’on n’avait pas vue avec ce relief depuis longtemps, compose une mère haute en couleur et en pouvoir d’émotion. Christian Gonon dessine le père prolétaire avec la carrure amusée d’un prolo de Carné-Prévert. Eric Génovèse est l’instituteur avec un réjouissant sens de l’être intérieur et de l’homme en mission. Enfin, Marie-Sophie Ferdane est d’une rayonnante grâce enjouée. Comme le livre où Duras a mis cette gaîté qu’elle a peu déployée dans son théâtre (sauf dans Les Eaux et Forêts et Le Shaga), ce spectacle est une fête. Et pourtant on nous parle des pauvres. Le théâtre nous parle enfin des pauvres !

La Pluie d’été de Marguerite Duras, mise en scène d’Emmanuel Daumas, scénographie et costumes de Saskia Louwaard et Katrijn Baeten, lumières de Bruno Marsol, création sonore de Dominique Bataille, avec Claude Mathieu, Eric Génovèse, Christian Gonon, Marie-Sophie Ferdane, Jérémy Lopez, Adeline d’Hermy. Vieux-Colombier (Comédie-Française), tél. : 01 44 39 87 00 et 01, jusqu’au 30 octobre. (Durée : 2 h 25).

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