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Critiques / Théâtre

La Place royale de Corneille

par Gilles Costaz

L’amour comme une partie de poker

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Longtemps tombée dans l’oubli, La Place royale fut de nouveau considérée comme une comédie majeure de Corneille, à partir d’une mise en scène d’Yves Gasc dans les années 60 puis d’une transposition très « nouvelle vague » par Brigitte Jaques Wajeman dans les années 80. Revoilà cette turbulente histoire, dans une mise en scène d’Anne-Laure Liégeois qui ne garde pas non plus le cadre historique. Il faut dire que l’aventure est échevelée et perverse et que, pour ne pas ajouter d’obscurité à l’élégance lointaine de la langue, les personnages et l’action gagnent sans doute à être peu ou prou débarrassés des fards et des codes de l’époque. Après un court film qui s’amuse à donner une idée de ce que serait une représentation en costumes d’époque, la lumière éclaire une action qui se passe désormais aujourd’hui.

Le décor (par Anne-Laure Liégeois elle-même) est un cube jaune vif, avec quelques vitres de couleur : dancing, salle des fêtes, parquet de bal ? En tout cas, un lieu de passage qui n’évoque en rien la place des Vosges, où Corneille a situé sa pièce, mais qui retrouve l’esprit classique en étant le lieu où se racontent et se reflètent les actions extérieures. D’ailleurs, une jeune femme attend, en tenue de danseuse ou d’écuyère, muette – elle ne parlera jamais - mais follement attentive. Les personnages entrent peu à peu. Ils ont des tenues d’aujourd’hui, qui tirent sur le vif, le coloré ou le très blanc, ou bien le très noir. Tout tourne autour d’Alidor, que joue Denis Podalydès : ce personnage est amoureux d’Angélique (Florence Viala) mais il fait tout pour la confier à Cléandre (Eric Génovèse). Comme il veut aussi la reprendre, personne ne comprend bien son jeu et, tout autour, chacun tente de saisir l’imbroglio et d’y jouer ses cartes. L’amour est un jeu où chacun met en pratique des règles différentes.

L’histoire est échevelée mais son apparente incohérence traduit une réflexion sur ce duo infernal que forment en chacun l’attachement de l’amour et la passion de la liberté. Corneille pensait à des êtres très jeunes, Anne-Laure Liégeois dispose d’acteurs pour la plupart plus âgés que les post-ados du texte. Mais la transposition est parfaite. Denis Podalydès a l’air d’un philosophe de bistro à Saint-Germain-des-prés et le joue avec une belle précipitation. Clément Hervieu-Léger et Benjamin Lavernhe tirent leurs rôles du côté des mauvais garçons, en tirant même le couteau. Les femmes, Elsa Lepoivre, Florence Viala, sont de belles comploteuses. Alain Lenglet et Eric Génovèse ont chacun leur art d’être ahuri. Muriel Picquart, la muette, apporte beaucoup par sa présence émerveillée. Les amateurs de mises en scène hyper-classiques crieront à l’irrespect. Les autres goûteront ce conte moral et immoral qui peut faire penser à Eric Rohmer, avec plus d’acidité et de mauvaises manières, et qu’Anne-Laure Liegeois mène brillamment comme une partie de poker dont les figures sont toutes des animaux à sang chaud.

La Place royale de Corneille, mise en scène, scénographie et costumes d’Anne-Laure Liégeois, lumière de Marion Hewlett, avec Eric Génovèse, Alain Lenglet, Florence Viala, Denis Podalydès, Elsa Lepoivre, Clément Hervieu-Léger, Benjamin Lavernhe, Muriel Picquart. Vieux-Colombier (Comédie-Française), tél. : 01 44 39 87 00, jusqu’au 13 janvier. (Durée : 1 h 50).

Photo Christophe Raynaud de Lage

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