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Critiques / Opéra & Classique

La Pietra del Paragone

par Caroline Alexander

Rossini « vidéo-graphié » en mille et un gags

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Traitement de choc loufoque par caméras interposées pour un Rossini composé à l’âge de 20 ans en prélude aux chef d’œuvre à venir : La Pietra del Paragone « melodramma giocoso » oublié qui fit entrer le jeune Rossini dans la cour des grands de la Scala de Milan vient d’être ressuscité au Châtelet par Jean-Christophe Spinosi, Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin. L’occasion de découvrir un malicieux divertissement qui contient bien des promesses aux futurs Barbier de Séville, Voyage à Reims, Turc en Italie ou autre Italienne à Alger.

Des fantômes enveloppés de bleu schtroumpf

Mais ce n’est pas tant la musique qui fait la jubilation de cette production que les épices scéniques qui la pimentent. L’œil est à la fête et le rire au bord des lèvres. Flanqué du très imaginatif vidéaste Pierrick Sorin, Giorgio Barberio Corsetti installe un univers de fantaisie où le cinéma, la vidéo et le théâtre s’entremêlent en direct le plus joyeusement du monde. Des maquettes de décors miniatures sont installées à vue à cour ou à jardin, devant des caméras qui renvoient leurs images agrandies sur un trio d’écrans descendus des cintres. D’autres caméras filment les protagonistes qui se trouvent projetés en gros plans sur ces mêmes écrans. L’astuce technologique d’où naissent les gags vient d’un certain bleu schtroumpf sur lequel les caméras n’ont pas de prise. Des minces fantômes enveloppés de ce bleu manipulent toutes sortes d’objets dont les images rebondissent sur les écrans. Effets désopilants garantis avec une succession de gags, l’incroyable maître d’hôtel (rôle muet inventé) qui sort d’un évier ou qui fait sauter des crêpes, le comte qui émerge d’une poubelle ou qui fait sa déclaration d’amour au milieu des flammes d’un brûleur de gazinière, une partie de tennis digne des Vacances de Monsieur Hulot, une partie de chasse surréaliste, d’hilarants plongeons dans une piscine, etc, soit une cascade de cocasseries qui vous agacent les zygomatiques au poil à gratter.

Des tours de passe-passe de ciné-réalité

Ainsi les tribulations de cette Pietra del Parragone bondissent tels des balles de ping pong, en version double et quatre dimensions, avec son comte riche et célibataire endurci qui veut s’assurer, avant de prendre femme, qu’on ne le courtise pas seulement pour sa fortune. Car, dit-il, c’est « le malheur qui est la pierre de touche - la pietra del paragone - de l’amitié ». Il feindra d’être ruiné par le biais d’une turquerie et finira par rouler ses flagorneurs dans la farine. Rossini et son librettiste Luigi Romanelli en profitent pour croquer une savoureuse galerie de portraits - un journaliste corrompu, un rimailleur sans talent, des cocottes vénales - que le traitement Corsetti/Sorin rend singulièrement intemporels, en couleurs bonbons anglais et robes ballon à la Dior des années cinquante. Autre atout de ces tours de passe-passe de ciné-réalité, les gros plans des visages qui révèlent d’irrésistibles mimiques évoquant les héros de Frank Capra ou de Billy Wilder et une sacrée direction d’acteurs : le comte/François Lis a de la verve, de l’humour et de bien beaux yeux, la marquise Clarice de l’éblouissante contralto italienne Sonia Prina affiche une frimousse à la Leslie Caron encanaillée par Minelli, la douceur émane à la fois du visage et du timbre d’or fin du ténor José Manuel Zapata, tandis qu’éclatent pitreries virtuose du baryton basse Joao Martin-Royo qui décline les vocalises rossiniennes au rythme d’un métronome déchaîné. Jean-Christophe Spinosi, à la tête de son Ensemble Matheus et ses instruments d’époque, s’efface presque derrière le panache de ses interprètes et la truculence de la mise en scène. Précis, fouillé mais un peu sec, il lui manque le petit grain de légèreté qui fait s’envoler les notes et les émois. Petit détail qui n’enlève rien à ce bijou d’opéra qui ravira petits et grands, amateurs et mélomanes. Ne le manquez pas.

La Pietra del Parragone de Gioachino Rossini, livret de Luigi Romanelli par l’Ensemble Matheus, direction Jean-Christophe Spinosi, chœur di Teatro Regio di Parma, mise en scène, scénographie, vidéo Giorgio Barberio Corsetti et Pierrick Sorin, costumes Cristian Taraborelli. Avec : Sonia Prina, Jennifer Holloway, Laura Giordano, François Lis, José Manuel Zapara, Joan Martin-Royo, Christian Senn, Filippo Polinelli.

- Théâtre du Châtelet les 18,20,22,24 & 26 janvier à 19h30, le 28 à 16h.
- Tel : 01 40 28 28 40

- www.chatelet-theatre.com/

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