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Critiques / Théâtre

La Locandiera de Goldoni

par Gilles Costaz

Une femme sans amant et quatre soupirants

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Pour ceux qui l’ont connue ou connaissent ses travaux, le nouveau spectacle de la Comédie-Française est d’abord un hommage à Myriam Tanant : cette grande traductrice et enseignante avait établi le texte très subtil de cette Locandiera, que le Français met à l’affiche, toujours fidèle à Goldoni dont on a vu dans cette salle tant de pièces, y compris cette même œuvre dans d’autres traductions. L’Aubergiste, si l’on transcrit le titre en le privant de sa couleur italienne, est un chef-d’œuvre bien connu. Le personnage central, Mirandolina, tient à Florence une pension où descendent quelques aventurières et surtout des aristocrates oisifs. Les trois nobles que Goldoni y fait figurer font assaut de vanité, d’esprit et de galanterie : ils sont tous amoureux de Mirandolina, hôtesse sans époux, qui mine de s’intéresser à chacun d’eux. En réalité, elle les roule dans la farine. Le valet, apparemment dédaigné et irrité par cette ronde de coqs à particule, pourrait lui plaire davantage…
Après La Trilogie de la villégiature, Alain Françon met en scène ce Goldoni plus intimiste et le fait avec une certaine mélancolie et pas mal de gouttes de noirceur dans la comédie. Il ne se soucie pas du tableau de la vie sociale (il ne donne pas à voir la fébrilité qu’impliquent la restauration et la conduite d’un hôtel) et préfère la mise à nu des jeux personnels de chacun. L’habile et beau décor de Jacques Gabel lui permet de passer d’un salon à une chambre tout en transitant par le couloir (très importants les couloirs dans une pension !). Dans ce va-et-vient des conversations collectives ou rapprochées, Florence Viala, aiguillée par Françon, impose une vision assez rare de l’aubergiste sans mari : c’est une femme adroite et réservée, calculatrice et sans joie. Voilà qui est à l’opposé d’une tradition qui fait du personnage un être enjoué, malicieux et roublard. Florence Viala fait sentir une vie de fatigue, de déceptions et de méfiance, sans ôter le charme d’une telle personnalité. C’est une belle composition. Autour d’elle, chacun est parfait. En fausses marquises, Coraly Zahonero et Françoise Gillard sont plaisantes, malgré le peu de scènes à jouer. Laurent Stocker accroît le caractère buté, sombre, secret du valet, avec une puissance toujours maîtrisée. Stéphane Varupenne est épatant en misogyne qu’une femme mène pour la première fois par le bout du nez ; il trace finement la suffisance d’abord heureuse puis malheureuse. Hervé Pierre et Michel Vuillermoz forment un dyptique merveilleusement contradictoire, celui de l’enveloppant généreux et de l’avare acariâtre. Noam Morgensztern dispose d’un excellent art de la suggestion dans le rôle le plus mineur de la pièce, un larbin qui n’a guère le droit de sortir de l’ombre.
A l’affirmation d’un regard neuf Alain Françon a préféré un travail de graveur classique, plaçant des lignes discrètes et exactes sous le trait principal de l’auteur italien. Cet éclairage clair obscur, où les excellents interprètes font danser une allégresse souvent tempérée, atteint un équilibre parfait entre la drôlerie et la « triste gaîté » dont Musset parlait à propos de… Molière.

La Locandiera de Carlo Goldoni, traduction de Myriam Tanant, mise en scène d’Alain Françon, scénographie de Jacques Gabel, costumes de Renato Bianchi, lumières de Joël Huorbeigt, musique de Marie-Jeanne Séréro, son de Léonard Françon, dramaturgie et assistanat de David Tuaillon, avec Florence Viala, Coraly Zahonero, Françoise Gillard – en alternance avec Cotilde de Bayser -, Laurent Stocker, Michel Vuillermoz, Hervé Pierre, Stéphane Varupenne, Noam Morgensztern, Thomas Keller.

Comédie-Française, salle Richelieu, tél. : 01 44 58 15 15, en alternance jusqu’au 10 février. (Durée : 2 h 05).

Photo Christophe Reynaud de Lâge, collection Comédie-Française

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