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Critiques / Théâtre

La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco

par Gilles Costaz

L’absurde érotisé

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Face à l’historique mise en scène de La Cantatrice chauve à la Huchette, qui se joue depuis 1957 (Nicolas Bataille avait cultivé une imagerie british et rigide, toujours en usage depuis la création), tous ceux qui ont voulu renouveler le style de la représentation (Daniel Benoin, Jean-Luc Lagarce) se sont orientés vers le décryptage du langage. Quelle vacuité tourne en rond derrière ces mots mécaniquement assénés ? Pierre Pradinas aborde la pièce très différemment. On reste dans le conformisme petit-bourgeois, et le décor d’Orazio Trotta et Simon Pradinas circonscrit un univers de papier peint vert jusqu’à la saturation. Mais, dans ce cadre où la monotonie semble assommer les habitants, tout se met à bouger, à vivre, à s’agiter. Les Smith reçoivent les Martin ; ils n’ont que des banalités à échanger : conter qu’on a vu un passant s’arrêter et nouer ses lacets est le comble de l’originalité et de l’audace ! On sait qu’arrive ensuite un pompier en mal d’incendie, autour duquel rebondit la conversation pour atteindre le degré zéro de la parole à la puissance dix.
Pour Pradinas, ces personnages trop réglés sont inconscients du monde trop déréglé qui se déchaine autour d’eux : l’horloge du salon a des coups de folie ; une explosion retentira. Peut-être est-ce la fin du monde, ou l’écroulement d’une société qui peut durer encore sous cette forme pendant quelques siècles. En même temps, Pradinas intègre une vitalité qui est d’une forte teneur érotique. Au lieu d’être dans une tenue stricte, comme on l’a toujours fait lorsqu’on joue le rôle de Mrs Smith, Romane Bohringer est parée d’un déshabillé chic et ne cesse d’être dans une excitation tout à fait vaporeuse ; cette interprétation du personnage en femme légère et heureuse de sa légèreté donne au personnage une inventivité nouvelle, décorsète la pièce, amplifie sa drôlerie, donne un rythme fou à un texte généralement joué dans l’immobilité. La bonne, qui ne fait guère que passer et repasser, est aussi une note permanente de sensualité ; Jurie-Lerat-Gersant incarne d’une manière radicale ce que les femmes sont peut-être en train de devenir – des êtres libres, éventuellement des bombes sexuelles – sans que les bourgeois étriqués en prennent conscience. Les autres acteurs cultivent davantage l’épaisseur de la bêtise mentale. Dans le genre, Stephan Wotjowicz, aux airs sombres et angoissés, est un maître (il est M. Smith), et Thierry Gimenez, dans le rôle du pompier, n’est pas en reste pour traduire la bêtise satisfaite. Tous deux sont hilarants. Enfin, Aliénor Marcadé-Séchan et Mathieu Rozé brisent aussi les conventions par plus de jeunesse et de spontanéité. La bande à Pradinas donne un coup de neuf à la Grande-Bretagne de Ionesco. Très utile en ces temps de Brexit.

La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco, mise en scène de Pierre Pradinas, scénographie d’Orazio Trotta et Simon Pradinas, musique de Christophe Disco Minck & the Recyclers, costumes d’Ariane Vallet, avec Romane Bohringer, Thierry Gimenez, Julie Lerat-Gersant, Aliénor Marcadé-Séchant, Matthieu Rozé, Stephan Wojtowicz.

Le 13e Art, 19 h, tél. : 01 53 31 13 13, jusqu’au 10 décembre.

Photo William Pestrimaux.

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