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Critiques / Opéra & Classique

LES FÊTES VÉNITIENNES d’André Campra

par Caroline Alexander

Quand Christie et Carsen ressuscitent Campra en pur divertissement

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En noir et gris, les arcades des palais de la place Saint Marc sont photographiées par une bande touristes en jeans, baskets, sacs à dos et doudounes, tous armés de téléphones portables et de tablettes quand surgit, haut de taille, en vaste robe écarlate, le masque grimaçant de La Folie, reine du Carnaval. Des habits rouges de fantaisies sont jetés aux visiteurs. Ils se déguisent pour participer à la fête…

Ainsi commence à l’Opéra Comique le montage que William Christie et Robert Carsen ont confectionné à partir des prolifiques Fêtes Vénitiennes d’André Campra (1660-1744) qui fut en son temps, en fin de règne de Louis XIV et sous Louis XV, le compositeur le plus joué dans les églises comme dans les théâtres de cour telle l’Académie Royale Musique. Avant de s’effacer peu à peu dans un relatif oubli. La gloire de Rameau, son cadet (1683-1764) contribua-t-elle à sa mise à l’écart ? On peut l’imagine. Mais en 1710 quand ses Fêtes Vénitiennes furent créées, elles furent acclamées en triomphe et sans cesse redemandées. A tel point que Campra et son librettiste Antoine Danchet leur concoctèrent une quinzaine de suites et de variations. Des actes portant le nom d’entrées en référence au ballet, puisqu’ils appartenaient à une forme alors toute nouvelle la « comédie-ballet », généralement composée d’un prologue et de quelques histoires sans liens nécessaires entre elles.

Christie et Carsen, déjà complices à l’Opéra Comique il y a à peine un an pour Platée de Rameau (voir WT 4062 du 23 mars 2015) ont donc opéré un choix en quatre parties se reliant en souplesse dans une Venise en transes de mascarades carnavalesques. Le « Prologue » consacre le « Triomphe de la Folie sur la Raison », le premier ballet dénude les jambes du peuple qui aussitôt se trémousse dans l’appel du désir au grand dam des gens d’église (la Raison prend l’habit d’une nonette) . On copule à tout va en drôleries et en musique. Un « Bal » où un prince se fait passer pour un valet pour tester les sentiments de son aimée, succède à cette ouverture sur le plaisir à la façon du Bourgeois Gentilhomme de Molière avec un maître à chanter et un maître à danser en rivalité grotesque. « Les Sérénades et les Joueurs », troisième entrée, met à l’épreuve un coureur de jupons doublé d’un joueur que vont piéger deux de ses conquêtes bafouées alors qu’il tente de séduire une troisième proie. Les cartes et les casinos lui serviront de lot de consolation. Théâtre dans le théâtre ou plutôt opéra dans l’opéra, la dernière entrée traite de rivalités entre acteurs, d’amours contrariées et de divertissement interrompu par le dieu du vent. L’épilogue laisse sur la Place Saint Marc les détritus que les touristes enivrés de vin et de sexe ont semés sur ses pavés avant de ré-endosser les habits de leur quotidien.

Le décor de Radu Boruzescu, scénographe familier de Carsen, avec ses pans de murs amovibles, se séparant, avançant, se retournant fait alterner les lieux : du dehors avec ses fenêtres illuminées au-dedans avec ses murs grenat. Les riches costumes d’époque sont eux aussi déclinés sur les gammes de rouge, sang, vermillon, pourpre, grenat… Les yeux sont comblés malgré quelques facilités d’effets qui dans le registre du « baise-moi » ne sont pas toujours du meilleur goût. Carsen joue sur l’humour et les décalages avec ce brio qu’on lui connaît depuis longtemps.

Christie aime Campra dont il a été l’un des premiers à redécouvrir et faire connaître le subtil génie. Ses cantates et motets ont depuis leurs débuts dans les années 80 figuré au programme de ses Arts Florissants. Il enregistra son opéra Idoménée… En pleine forme après quelques problèmes de santé, iIl voyage donc dans ces Nuits Vénitiennes en terrain conquis. Récitatifs colorés, enlevés presto, arias tantôt suaves tantôt acidulées, petits airs pittoresques, pastorales bucoliques, chœurs bondissants : de la fosse surélevée pour cause d’instruments anciens montent des sonorités d’un raffinement chatoyant.

Les interprètes choisis méticuleusement ont tous des voix rodées à ce répertoire de musique ancienne et, en prime, maîtrisent leur diction, rendant audible cette « déclamation française » liée à l’œuvre. Dans leurs différents personnages, les sopranos Rachel Redmond Emmanuelle de Negri, Elodie Fonnard, Emilie Renard , mezzo, les ténors Sean Clayton et Marcel Beekman, Renoud van Mechelen, le haute contre Cyril Auvity, le magnifique baryton Marc Mauillon, les basses François Lis et Geoffroy Buffière, passent allègrement d’une figure à l’autre, forment des duos allègres et se mêlent au dynamisme de l’excellence du chœur.

Les danseurs des ballets omniprésents font partie de l’ensemble Scapino Ballet de Rotterdam dirigé par le chorégraphe Ed Wubbe. Vif argent, mêlant les styles qu’ils arrosent de rock et de hip hop. C’est vif, énergique, endiablé, mais loin de toute référence au style de l’époque.

Ces Nuits Vénitiennes de pur divertissement passeront comme une bouffée de chaleur au milieu de l’hiver. Elles n’effaceront pas l’éblouissement qu’avait provoqué sur cette même scène en 1987 Atys de Lully, par ces mêmes Arts Florissants et son chef William Christie. Il est vrai qu’il s’agissait là de l’une de ces raretés qui s’impriment à jamais dans la mémoire.

Après l’Opéra Comique ces Nuits seront accueillies par le Théâtre de Caen, le Capitole de Toulouse et la Brooklyn Academy of Music de New York.

Les Fêtes Vénitiennes opéra-ballet d’André Campra, livret d’Antoine Donchet, orchestre et chœur Les Arts Florissants, direction William Christie, mise en scène Robert Carsen, décors Radu Boruzescu, costumes Petra Reinhardt, lumières Robert Carsen et Peter van Praet, avec les danseurs du Scapino Ballet de Rotterdam, chorégraphiés par Ed Wubbe et les chanteurs Emmanuelle de Negri, Elodie Fonnard, Rachel Redmond, Emilie Renard, Cyril Auvity, Reinoud van Mechelen, Sean Clayton, Marcel Beekman, Marc Mauillon, François Lis, Geoffrey Buffière
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Paris Opéra Comique du 26 janvier au 2 février

0825 01 01 23 – www.opera-comique.com

Photos Vincent Pontet

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